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Cultures en Résistances

Troisième Rencontre du Réseau international des mères et proches de personnes disparues

lundi 13 mai 2002, par natalinea

Entretien avec Laurence Vanpaeschen, coordinatrice du Réseau international des Mères et proches de personnes disparues.

Les origines

Lorsqu’on remonte le temps à la recherche des origines, deux événements en particulier s’inscrivent comme les prémisses de la naissance du Réseau international des mères et des proches de personnes disparues. D’abord, il y a la journée "Cultures en Résistances". Dès la première édition, les femmes artistes du Festival étaient invitées à dévoiler au public leurs sentiments et leurs idées sur leur art, leur position de femme, et les conditions sociales et économiques souvent difficiles des régions dont elles étaient originaires. Ensuite, il y a une rencontre. Celle de Brigitte Kaquet, directrice du festival Voix de Femmes, avec la présidente du Comité des disparus du Liban en visite en Belgique. Cette rencontre induit aussitôt un lien : cette oppression et cette lutte contre l’oppression dont parlent les artistes durant la journée "Cultures en résistances" rejoint par bien des aspects celles des mères et des femmes impliquées dans les divers comités de proches de disparus. L’impulsion est donnée : pourquoi ne pas prolonger la journée "Cultures en résistances" en invitant des femmes proches de personnes disparues ?

Première Rencontre

La Première rencontre des proches de personnes disparues s’organise. Laurence Vanpaeschen, coordinatrice du Réseau, se souvient : "Nous avons procédé en contactant d’abord les personnes et les comités les plus visibles. Les Mères du samedi en Turquie, Yolande Mukagasana pour le Rwanda, des comités latino-américains... Et aussi Carine Russo, car il n’était pas question pour nous d’envisager la disparition seulement dans l’acception "classique", liée aux dictatures en Amérique Latine. Nous voulions envisager toutes les formes de la disparition, donc aussi le génocide, les réseaux pédophiles, ou encore l’inoculation volontaire du sida, par exemple. Nous avons donc invité une quinzaine de femmes, sans savoir du tout vers quoi on allait." Cette première rencontre des proches de personnes disparues est répartie sur trois journées selon une structure spécifique qui est restée intacte cette fois-ci, en mars dernier. D’abord, une journée intime, sans public, permettant aux Mères et aux femmes du Réseau de se découvrir, de parler entre elles, d’échanger leurs expériences, et ce de façon tout à fait libre, sans limite dans le temps, sans coupure de parole. Ensuite une journée "Culture en Résistances" durant laquelle les artistes du Festival viennent témoigner de leurs conditions de vie et de femme face aux proches de disparus et au public. Enfin une journée durant laquelle les Mères et les proches de personnes disparues interviennent au gré d’un canevas thématique défini face aux artistes et au public.

D’une seule voix...

"Cette première rencontre a été tout simplement extraordinaire. Toutes ces femmes ont décidé aussitôt, pendant la rencontre, de créer un Réseau et elles ont constitué une déclaration de naissance de ce Réseau. Echanger rapidement l’information et se soutenir l’une l’autre dans leur lutte, tant au niveau des instances internationales que concrètement : tels sont les buts essentiels définis dans cette déclaration. Ensuite, il y a eu divers échanges : je suis allée voir Julie, une des femmes, au Rwanda. Carine Russo est allée à Belgrade visiter l’association de Dusica... Il y a aussi la Casa Nicaragua qui a inscrit la petite association de Julie au Rwanda au nombre de ses projets et qui a organisé des soirées de solidarité dont les profits ont permis à cette association de remonter un champ, d’acheter quelques animaux etc. Nous avons aussi publié deux lettres du Réseau. Enfin, nous avons concrètement soutenu la journaliste turque des Mères du samedi qui était accusée de trahison à cause d’un de ses livres et la marocaine Khadija Rouissi qui a été arrêtée et inculpée. Mais en définitive, notre Réseau et notre action restaientt encore assez réduits. " En février 2001, l’occasion s’est présentée à travers le Festival de Liège auquel l’asbl "D’une certaine gaieté" était invitée d’organiser une deuxième Rencontre, plus restreinte certes, mais importante pour maintenir le lien et l’énergie. Trois femmes ont été invitées parmi les fondatrices, et deux nouvelles sont venues s’ajouter, une Iranienne et une réfugiée Ouïgour.

Vers une troisième Rencontre...

"La préparation de cette troisième Rencontre s’est axée dès le début autour de trois questions essentielles : comment être plus efficace, comment mieux se coordonner et comment mieux nous définir ? Il y avait dans la coordination, ici en Belgique, une volonté commune d’élargir le Réseau en invitant plus de femmes, mais pas n’importe comment. Nous voulions plus d’Africaines, dont les voix sont souvent cachées ou oubliées. Nous avons donc invité deux Sénégalaises et une Touarègue du Burkina, la difficulté étant que la disparition n’est pas un thème dont on parle là-bas. Au départ, la dame de Casamance que nous avons invitée nous disait qu’il y avait une situation de guerre latente mais pas réellement de disparition. Et puis, en creusant, elle s’est rendue compte que ça existait... Ensuite, il y a des régions et des situations dont nous voulions absolument parler. La Palestine. L’Algérie. L’Afghanistan. La Tchétchénie . Et nous tenions aussi à renouveller les liens avec le continent latino-américain. Nous avons donc invité deux nouvelles Chiliennes, ainsi que des représentantes des Mères et des Grands-mères de la Place de Mai en Argentine."

Des mots, des (l)armes, des voix...

Trente femmes ont ainsi été invitées par le sixième Festival Voix de Femmes. Trente femmes issues des quatre coins du monde. Trente femmes de tous les âges. De toutes les luttes. De toutes les douleurs. Certaines déjà membres du Réseau, d’autres nouvelles venues. Retrouvailles. Découvertes. Echanges. Rencontres. "La journée intime a été infiniment dense et riche, mais à certains moments difficile à mener. D’abord, le nombre de femmes était important. Ensuite, il y avait des différences entre elles en ce sens que certaines sont des femmes très organisées dans leur lutte, militantes de longue date dans des comités ou des associations bien structurées, alors que d’autres, par exemple la dame turque, témoignaient en public pour la première fois. Il y avait aussi des différences de culture politique. Tout cela se ressentait dans leur façon de s’exprimer, les unes parlant de façon un peu officielle, voire institutionnelle, et les autres puisant leur récit à même la mémoire, à même la révolte, à même la douleur. Dans la coordination, notre volonté était de laisser la parole libre, et certaines des femmes parmi les plus organisées, les plus politisées, ont manifesté à un moment une lassitude à écouter les récits de chacune plutôt qu’à travailler sur le concret, sur l’action. Ce sont finalement les latino-américaines, qui étaient les plus âgées et qui n’avaient pas encore parlé, qui ont su apaiser le groupe en expliquant combien il était important de s’écouter les unes les autres et d’échanger dans le respect."

Culture et engagement

"Ce qui a été extraordinaire cette fois-ci lors des journées publiques, c’est que l’échange avec les artistes a vraiment pris corps. D’un côté, les Mères et les femmes proches de personnes disparues ont intégré et mis en avant l’importance du lien entre culture et engagement comme spécificité du Réseau. De l’autre, les femmes artistes ont vraiment compris l’importance de la Rencontre et, à partir de là, le sens du Festival et de leur présence dans celui-ci. L’accomplissement de cet échange a d’ailleurs laissé des signes tangibles, notamment à travers des dédicaces faites par les artistes du Festival aux femmes du Réseau lors de leurs concerts. Il y a aussi un projet de disque dont le concept est le suivant : une artiste du Festival "marraine" une femme du Réseau et écrit pour elle une chanson. Ensuite, les artistes compilent leurs chansons sur un CD collectif dédié aux Mères et femmes du Réseau."

Des voix, des échos ?

"Lors de la journée publique, les interventions des femmes du Réseau se sont succédé au gré d’un fil conducteur thématique. La jeune Mariana Perez, qui fait partie du comité des Grands-mères de la Place de Mai mais qui est aussi enfant de disparus a évoqué le thème de la mémoire. Avec les grands-mères, elles travaillent par exemple à reconstituer pour chaque personne disparue une biographie la plus précise possible qui raconte qui était la personne, comment elle a lutté, quel était son engagement, pourquoi elle a disparu... D’autre part, elles recherchent aussi les enfants de disparus qui ont été volés et élevés par les tortionnaires. Le drame de ces enfants de disparus, qui découvrent à l’âge de vingt ou de vingt-cinq ans que leurs prétendus parents sont en réalité les bourreaux de leurs vrais parents, s’inscrit au coeur des notions de mémoire et d’identité. Ensemble, les femmes ont parlé de la façon dont elles luttent et s’organisent au quotidien. Soha Bechara, libanaise, a aussi abordé dans son intervention le thème de la lutte armée, ayant à un moment donné de sa vie fait le choix de prendre les armes ." De la part du public présent lors des rencontre, la réaction est unanime : il y a là quelque chose d’extraordinaire, qui ne se fait nulle part, un réseau politique au sens d’échange, au sens de respect, au sens de lutte concrète. Leurs témoignages, leurs expériences, sont autant de livres d’histoires, d’histoires de vies. Pourtant, parmi les politiques ou les représentants d’ONG ou d’associations susceptibles d’intérêt pour des rencontres comme celles-ci, l’écho est quasiment inexistant. "Nous avions chaleureusement invité les ONG et les associations à participer aux rencontres et même à inviter les femmes et à organiser quelque chose avec elles, puisqu’elles étaient présentes une dizaine de jours. Mais à l’exception du Collectif Chiapas, de la coordination latino-américaine ou de quelques associations comme les Femmes en Noir, ou Amnesty, ça a été le néant. Ces femmes étaient là, et ni l’associatif, ni les ONG, ni les politiques, n’ont daigné se déplacer. Aucun écho. Aucun intérêt. Peut-être simplement ces personnes ou ces institutions se trouvent-elles trop remises en cause dans leur façon de fonctionner, une fois confrontées à une expérience horizontale comme le Réseau où chacun est au même niveau, dans une pratique d’échange et d’écoute."

Les femmes entre elles

A côté des trois journées de rencontres, les femmes se sont aussi réunies entre elles, parfois en petits groupes, mais le plus souvent en plénière, pour travailler à la construction et à l’avancement du Réseau. Discussions sur l’organisation et sur la structure, propositions d’actions, mise en place des meilleures conditions possibles pour arriver à travailler toutes ensemble efficacement. Jusqu’à présent, il y a une petite coordination ici en Belgique, mais l’une des propositions est de créer des coordinations dans d’autres pays du Réseau et d’alterner. "Les femmes devaient aussi construire ensemble une Déclaration finale destinée à être lue sur scène lors de la Nuit de Clôture. Nous nous sommes donc réunies à plusieurs reprises pour écrire ensemble cette Déclaration. A cette occasion, les diverses tendances, les différences de culture politique, les émotions exacerbées de chacune, aussi, ont suscité quelques vives discussions. Ainsi, les représentantes des Mères de la Place de mai souhaitaient que la Déclaration finale fasse une mention sur la situation de la Palestine, souhait qu’ont adopté une bonne partie d’entre elles pour qui la situation palestinienne représente effectivement une urgence absolue, et aussi une question qui concerne l’humanité. Mais pour d’autres femmes, on ne pouvait pas parler de la Palestine sans parler aussi de la Tchetchénie, dont les médias ne disent pas un mot alors que la terreur y est quotidienne, ou l’Afghanistan, où la population vit aujourd’hui dans des conditions impossibles dans le plus grand silence radio. Les discussions ont parfois été difficiles, et mêmes tendues. Mais elles sont restées possibles. La parole a continué à circuler. Et le texte s’est finalement écrit, avec une phrase sur la Palestine. La lecture de la Déclaration et l’arrivée des femmes sur la scène se sont succédé dans une émotion et un silence absolus de la part du public."

Les lendemains

Les femmes ont aussi profité de leurs échanges pour discuter de la structure du réseau et des moyens humains et financiers. "Il y a dans le budget du Festival une toute petite partie prévue pour le Réseau. Cette fois-ci, en ce qui concerne le logement, nous avons cherché à privilégier l’esprit de solidarité du Réseau en cherchant des logements chez l’habitant, le plus souvent chez des personnes militantes, dont bon nombre de bénévoles Amnesty. Par contre, pour les déplacements, en particulier pour les billets d’avion, on s’est retrouvées à trois semaines de l’événement sans avoir l’argent nécessaire pour les faire venir. C’est alors que Brigitte Kaquet a envoyé en urgence un appel aux présidents de partis. Louis Michel, à travers le Ministère des Affaires Etrangères, nous a accordé une aide de 12500 Euros. Et Oxfam a payé un des billets à concurrence de 1250 Euros. Finalement, on a pu in extremis payer les billets d’avion, mais il est clair qu’on travaille avec peu de moyens. D’un autre côté, commencer à demander des subventions régulières, ça risque de changer l’esprit. Une autre question qui s’est posée, c’est celle de la structure. La majorité des femmes, et je suis du même avis, désirent continuer à fonctionner avec une structure horizontale, alors que quelques unes préféreraient une organisation plus structurée avec un Conseil d’administration, une Présidente, etc. Pour moi, l’horizontalité est quelque part l’essence du réseau, et je pense qu’il faut résolument la préserver. En tout cas, au-delà des différends, les femmes, entre elles et avec les artistes, ont abouti à bon nombre de propositions concrètes. Il y a notamment ce projet de faire tourner "Semillas de memoria", le spectacle de l’argentine Ana Woolf, dans le plus de pays possibles du Réseau. Nous avons aussi décidé de réaliser ensemble une campagne sur le thème du viol et de l’inoculation du sida. Nous voulons aussi faire pression sur les commissions-vérité qui se sont constituées au Maroc et au Liban. Les Argentines, qui ont mis en place des banques d’ADN destinées à faciliter les recherches d’enfants de disparus ont aussi proposé de transmettre leurs expériences et leurs connaissances à tous ceux qui seraient susceptibles d’y trouver de l’intérêt, notamment les Yougoslaves qui poursuivent actuellement ce genre de recherches. Il y a aussi la volonté de multiplier les visites, et surtout de mettre vraiment en route notre action. Nous venons de créer un e-mail group, ce qui va faciliter nos échanges. Chacune doit aussi rédiger un ou deux feuillets expliquant la situation de la lutte dans son pays, ce qui nous permettra de réaliser une petite publication. Il y a aussi une demande concrète de la part d’une des mères de disparus palestinienne. Elle nous a remis lors de la rencontre publique le tee-shirt que portait son fils lorsqu’il a été assassiné voici deux ans environ. Sur ce tee-shirt, il y a un logo, celui de l’organisation de jeunes pour la paix "..." qui regroupe des jeunes Juifs et des jeunes Palestiniens. Elle nous a aussi remis une brochure dans laquelle se trouve une photo de son fils entouré d’autres jeunes de cette organisation à l’occasion d’une rencontre avec Kofi Annan. Nous lui avons promis au nom du Réseau de faire parvenir en mains propres à Kofi Annan ce tee-shirt et cette photo, avec une question : A cette date, vous aviez rencontré mon fils. Voilà tout ce qu’il reste de lui aujourd’hui. Et d’ici peu, c’est ce qu’il restera de milliers de jeunes en Palestine. Qu’est-ce que vous faites ?"

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