intersiderale - διαστρική

NO GLOBAL

Une armée de rêveurs

mercredi 1er janvier 2003, par R a F

Florence, du 6 au 10 novembre 2002, Premier Forum Social Européen, le plus grand rendez-vous vécu par les mouvements sociaux en Europe depuis bien longtemps. 80 000 délégués se rencontrent, s’écoutent, échangent leurs idées et pratiques à travers des centaines de débats, conférences ou discussions informelles.

Le samedi, c’est la Multitude qui envahit pacifiquement les rues, contre la Guerre Globale Permanente orchestrée par l’Empire. Il y a tellement de monde qu’on ne peut pas les compter, entre 500 000 et un million d’individus... Cette fois-ci, même pas de vitrines cassées, et - à part en Italie - les médias font impasse sur un moment important pour le Mouvement des mouvements.
Partis de Liège en car, une cinquantaine de délégués belges ont fait le déplacement. C’est un public fort hétéroclite : quelques vieux militants et pas mal de jeunes gens qui participent à leur premier grand rassemblement politique, des flamands et des wallons, des représentants d’Attac ou de l’Intersidérale, des pacifistes et des anars... Tandis qu’une partie de ce beau monde avait prévu un hotel, d’autres ont décidé de partir à l’aventure. Ils se retrouveront finalement au Hub space, un espace alternatif au forum officiel mis sur pied par une nébuleuse de cyber-activistes libertaires venus des quatre coins de l’Europe. L’ambiance y est très différente de ce qui se passe à la Forteresse où se tient le forum et les grands rassemblements, et où, malgré de très bonnes énergies, ça ressemble trop souvent à une Grande foire des mouvements contestataires.
Alors, les alter/anti-mondialistes sont-ils vraiment d’incorrigibles rêveurs qui nient la réalité de la globalisation, comme les représentants du pouvoir en place leur reprochent souvent ? Ou sont-ils des terroristes en puissance comme d’autres les décrivent ? Et cet autre monde possible, en fin de compte, est-ce juste un rêve ou bien une réelle alternative ?

Entretien croisé avec quelques trentenaires qui font partie de la mouvance de ces nouveaux collectifs radicaux qui rompent à la fois avec la tradition gauchiste orthodoxe et la social-démocratie.
C4 : De quoi rêviez-vous en partant vers Florence ?
M. : Je ne le savais pas encore, mais je rêvais de vivre une expérience comme le Hub. J’y ai donc pleinement réalisé mon rêve.

C4 : C’était quoi, ce rêve vécu au Hub ?
J. : C’était justement de pouvoir vivre un rêve collectif au jour le jour...
G. : C’est ça, mais tout en sachant, une fois rentré dans le quotidien, que ce type de vie rêvée n’est possible que pour quelques jours
E. :... et à quelques uns. C’est-à-dire qu’on était quelques centaines seulement à vivre dans cet espace alternatif, ce qui permettait de partager ce type d’expérience collective extraordinaire. Alors qu’au Forum Social proprement dit, il y avait des dizaines de milliers de personnes, ce qui donne une ambiance très différente.
J. : Un hub, en anglais, c’est une multiprise. En fait, c’était donc un centre de convergence pour activistes où chacun pouvait amener son ordi et ses idées et puis redistribuer de l’information sur ce qui se passait à Florence sur les sites du mouvement dans le monde entier. On a jamais très bien su qui y organisait quoi, il y avait indymedia-Italie, des canaux radios et t.v. on line, des collectifs activistes espagnols, français, scandinaves, des autonomes hollandais... Et chacun amenait ses idées et ses pratiques, qui étaient mises en discussion ou non.
E. : La forme même de ces échanges était un peu onirique car tout ne passait pas par la parole, il y avait des « débats » où se mélangeaient vidéos, musiques, prises de parole, silences...
M. : Il y avait même HubTV, un canal de télévision pirate qui a émis sur Florence pendant les quatre jours qu’a duré l’expérience, on a assisté à l’installation de l’antenne sur le toit du superbe bâtiment communal où on était !
G. : Il y avait une pièce pour les ordis, une pièce pour les ateliers-rencontres, une cour intérieure pour faire la fête, et une pièce où on pouvait s’installer à même le sol. J’te raconte pas le dernier jour !
J. : C’était vraiment un rêve dans le sens où ça a été une aventure collective à la fois chaotique, ludique et créative. Un espace de coopération sociale, de fabrique d’objets immatériels.
M. : C’était un rêve parce qu’on y a rencontré - presque par hasard- des gens qui sont dans le même type de recherche et de pratique expérimentale que nous. Puis, de mon point de vue, c’était aussi un rêve parce que je me suis retrouvé à parler avec des gens que je connais par leurs écrits ou leurs actions depuis longtemps, alors que ce n’était pas prévu. Et comme ça, au-delà du rêve, il y a une incarnation, qui prolonge ce rêve.
G. : Et puis c’était un rêve aussi car certaines problématiques difficiles à surmonter dans notre vie quotidienne étaient transcendées comme par magie : problèmes de langues, d’intendance... Une organisation spontanée, légère, horizontale s’est mise en place. Et ça, ça fait du bien.
E. : En voyant les gens qui rêvent les mêmes rêves que toi, ça t’aide à les rendre possibles. Un exemple, au Hub, circulaient des concepts comme la Robin Tax ou Argent Gratuit ; alors, que tout ce qui existe ou est produit par l’homme appartient à tout le monde, c’est des choses sur lesquelles on est d’accord entre nous, mais là, à travers un souper collectif subversif où tout avait été récupéré ou réapproprié, on a vu cette utopie de gratuité se réaliser !
G. : Un autre truc marrant c’est que cet esprit communautaire allait loin, par exemple à travers les private jokes et la dérision qui nous caractérise. C’est ainsi qu’alors que le slogan officiel du FSE était « Arrêtons la guerre. Un autre monde est possible ! », au Hub, nous nous sommes tous retrouvés derrière une banderole « Arrêtons le monde. Une autre guerre est possible », naturellement, sans que cela soit discuté. Qu’on vienne de Manchester, de Barcelone ou de Liège, on se comprenait directement parce qu’on partage cet humour à la fois provocateur et de dérision.

C4 : A un niveau plus général, quels sont les rêves partagés par ce mouvement ? Quel sont les rêves communs de cette masse impressionnante d’individus qui se sont retrouvés à défiler ensemble de Seattle à Florence en passant par Gênes ?
J. : Franchement, pour moi, s’il y a un rêve commun à tous ces gens qui étaient au Forum Social, je ne l’ai pas vu ! On sent bien qu’il y a une volonté de faire des choses ensemble, de se parler. Mais au-delà du slogan très flou qu’est « Un autre monde est possible », je pense qu’on fonctionne surtout par groupes d’affinité, et que c’est très bien comme ça. Si on prend Attac, les divers trotskistes, les chrétiens de gauche, le PKK, les anarcho-syndicalistes, oxfam, les désobéissants et les autonomes, je ne vois pas très bien quels sont les rêves qu’ils peuvent avoir en commun. Si ce n’est un anti-capitalisme à des degrés divers.
G. : Moi, je trouve franchement que dans les discours et les mots d’ordres entendus dans le Forum ou dans la manif, il manquait de rêves justement. J’ai peur que le mouvement ne tombe dans un réalisme un peu gris.
M. : Tu parles de réalisme, mais dans la manif, il y avait parfois des situations surréalistes : les marxistes-léninistes italiens avec des affiches « Staline pour toujours » qui croisent des cyberpunks antiprohibitionnistes avec leur sound-system d’où sort de la techno !
Mais au-delà de quelques cas marginaux, je pense quand même que les gens qui étaient là portent un projet collectif : c’est justement le rêve de créer du commun.
E. : Sans gommer nos singularités ! Si ce mouvement existe, c’est qu’indéniablement, il y a une envie de se rassembler, mais sans obligatoirement se ressembler.
M. : Et c’est en ça peut-être que ce mouvement diverge de ce qu’ont connu nos parents. Mais fondamentalement, s’il y a des divergences de forme, je crois que sur le fond nous poursuivons les mêmes rêves que ceux pour lesquels d’autres ont lutté avant nous.

C4 : On a beaucoup reproché à ce mouvement ses rêves d’autres mondes justement. On a dit que le « peuple de Seattle » vivait en dehors de toutes réalités, remettant en cause une mondialisation qui désormais est un fait irrévocable. Est-ce que vous pensez qu’aujourd’hui ce mouvement a des alternatives concrètes à proposer ou reste-t-il coincé dans des représentations utopistes ?
J. : Ca dépend un peu de ce qu’on considère comme rêve ou utopie. Pour certains Attac est utopiste, alors que d’un certain point de vue, la Taxe Tobin, c’est « juste » une loi à faire appliquer. La suppression des centres fermés peut-être considéré par certains politiciens comme une mesure irréaliste, alors que là aussi, « il suffit » qu’une majorité courageuse en prenne la décision Il faut évidemment qu’on sorte de ce réalisme et de cette pensée unique qui arrange bien le pouvoir politique et économique en place.
Sinon, je pense moi, qu’au contraire, une grande partie du mouvement auquel on a collé l’étiquette facile d’anti/alter-mondialiste repose non pas sur des utopies, mais sur des inquiétudes liées à des problématiques bien réelles, quotidiennes : guerres, environnement, émigrations, survie des services publics.
G. : Si tu prends le cas des médias indépendants, il y a déjà là des alternatives qui fonctionnent. Il suffit de petits noyaux actifs sur une région pour y trouver d’autres infos et d’autres comportements. Donc ce mouvement produit déjà en ce moment des choses concrètes. Maintenant, est-ce que c’est le but de ce mouvement de tendre vers de plus en plus de réalisme, je ne sais pas. Rêver, c’est dépasser la réalité existante, c’est transformer, créer. Et je ne crois pas que ce mouvement doit s’arrêter de créer. Il ne faut pas qu’il tombe dans le travers d’une crédibilisation à tout prix.
J. : Je reviens sur la différence entre ce mouvement social contemporain et ceux qui l’ont précédé. Je crois que la grosse différence c’est que nous n’avons plus un idéal de société clé sur porte. Donc, s’il n’y a plus de table rase à faire, il faut sans cesse améliorer la réalité, appliquer une espèce de mise à jour continue, « d’upgrade » de la société actuelle.
M. : Oui, je suis d’accord dans le sens où je crois que ce mouvement va être tout le temps débordé par la multitude et ses périphéries. Son rêve, c’est de réinventer sans cesse la démocratie, se rapprocher le plus possible de la démocratie absolue et former un nouveau pouvoir qui restera toujours constituant.
A Gênes, Casarini (porte-parole des Désobéissant/e/s) déclarait : « Nous sommes invincibles parce que nous sommes une armée de rêveurs ! ». Et bien, je crois qu’il a raison.

P.-S.

article paru dans le journal C4, No : 103-104

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