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"Un million de personnes, c’est énorme."

lettre de Caruso depuis sa prison

mercredi 27 novembre 2002

UN MILLION DE PERSONNES, C’EST ENORME. LETTRE DE FRANCESCO CARUSO (PORTE-PAROLE DE SUD REBELLE) DEPUIS LA PRISON DE VITERBE DU PORTE-PAROLE

Aux frères et sœurs du mouvement des mouvements
A la société civile
Aux multitudes en marche pour un autre monde possible

Un million de personnes, d’hommes et de femmes à Florence, ont dit, répété et hurlé qu’un autre monde est possible et nécessaire, un monde sans guerre et bombardements « humanitaires », un monde dans lequel les guerres s’évitent tout simplement parce que l’on ne les fait pas, un monde dans lequel le logement, le travail, le revenu, l’eau, la terre sont des droits de tous et non de quelques privilégiés.

Un million de personnes qui disent et revendiquent tout cela, c’est énorme. Pour certains, dans les palais du pouvoir, ils sont surtout trop.

Florence a été une étape supplémentaire pour les multitudes en mouvement qui depuis Seattle, Gênes, Naples, en passant par Prague ont relancé sur le plan mondial les revendications des indios zapatistes, élémentaires mais également révolutionnaires : démocratie, justice, dignité.

Depuis cette cellule pleine de barres, démocratie, justice et dignité, sont des mots vides, des concepts et des valeurs imperceptibles. Dans cette décharge humaine, dans cette prison pleine de désespoirs et de malaises sociaux, la dignité humaine n’est pas remise en cause, elle n’existe tout simplement pas.

En tant que mouvement, nous avons toujours été du côté des plus faibles, des exlus, des victimes de la sauvage globalisation néolibérale.

Des banlieues dégradées de Naples en passant par les camps de réfugiés en Palestine, des zones du tremblement de terre du Molise ou de Sarajevo sous les bombardements, nous avons toujours mis en jeu nos corps et nos énergies pour connaître, comprendre et combattre les si nombreuses contradictions et injustices actuelles.

Je devrais paradoxalement remercier les magistrats de Cosenza et leurs théorèmes pour m’avoir donné la possibilité de connaître l’infernal parcours dantesque des prisons : Trani, Viterbe, des milliers de personnes enfermées comme des poulets élevés en batterie où même le plus élémentaire des droits devient une faveur à implorer.

Ici, à l’intérieur, il y a seulement des sujets faibles et marginaux qui se retrouvent enfermés non pas pour les conséquences d’un choix de vie mais un parcours rendu obligatoire par les mécanismes pervers d’un système social centré sur le profit.

Ici, démocratie, justice et dignité ne peuvent se traduire que par un seul mot : amnistie, tout de suite et pour tous.

En tant que mouvement, nous devons avec urgence prendre en charge cette bataille pour redonner un sens à ces valeurs, même ici dans ce contexte, pour démasquer les belles paroles et les promesses des palais du pouvoir.

Démocratie, Justice, Dignité

Mais peut-on parler de démocratie, de justice et de dignité dans un pays où l’on persécute les opposants politiques ? Ne s’agit pas justement de la ligne de démarcation entre démocratie et autoritarisme, le voyant de l’involution démocratique ?

Dès lors, il est urgent de se mobiliser au cri de « nous sommes subversifs ». cet appel n’est pas réservé aux rebelles, aux activistes des mouvements mais aussi et surtout à la société civile, aux sincères démocrates, à ceux qui croient et espèrent vivre dans une démocratie mature : en jeu, il n’y va pas seulement de notre libération (qui est actuellement une variable secondaire) mais plutôt de l’action politique et démocratique de l’opposition sociale dans notre pays. Si le théorème de Cosenza passe, chaque activiste des mouvements, chaque personne qui s’est mobilisée ces dernières années pour un « autre monde possible », quiconque est descendu dans la rue à Naples, Gênes, Florence, pourra être poursuivi en tant que personne dangereuse, violente et subversive.

Le danger social et politique de cette enquête est sous les yeux de tous ; Derrière l’ambigu et inconsistant processus accusatoire se fonde la tentative maladroite de réduire la richesse et la vitalité des mouvements à un vulgaire problème d’ordre public.

A la base de ces absurdes conjectures, on retrouve un délirant préjudice idéologique sur le rapport entre démocratie, mobilisation et conflit social.

Si au niveau mondial, grâce à l’expérience de Porto Alegre et à l’activisme des mouvements, l’expérimentation de formes inédites de démocratie participative mettant au centre des priorités la participation, la mobilisation et le conflit social est entrée dans nos agendas politiques, dans la société et surtout dans le monde politique il reste une grande méfiance à reconnaître le conflit et la mobilisation sociale comme sources vitales de la démocratie.

Mais il y a encore pire : surtout dans l’establishment politique, économique et culturel, dans les étages élevés des palais du pouvoir, il y a ceux qui voient les mouvements sociaux comme dangereux virus à anéantir, le mal à éliminer, le désordre à réprimer, pour rétablir ordre et discipline et préserver leur propre pouvoir.

Avec l’apparition du mouvement contre la globalisation, des secteurs déterminés des appareils de la magistrature et des forces de l’ordre, précisément à partir de la peur et de la crainte de l’activisme des mouvements, porteur potentiel de transformation sociale et de remise en cause des équilibres de pouvoir, substituent à l’impartialité des comportements et des procédures une obsessionnelle persécution politique qui atteint son apogée dans les violences de Gênes et de l’homicide de Carlo Giuliani.

Et maintenant l’absurde théorème de Cosenza.

Avec en première ligne, encore une fois, les ROS - les Brigades Opérationnelles des Carabiniers - (le seul corps des forces de l’ordre à ne pas être poursuivi pour les faits de Gênes) soutenus en la circonstance par quelques magistrats zélés que les ROS ont réussi à trouver après d’exténuantes recherches dans un tribunal anonyme du profond Sud.

Leur désir pervers est que des mouvements, de ces jeunes « bruyants et gênants », il n’y ait que seulement eux à s’en occuper, avec leurs méthodes et leurs stratégies systématique d’anéantissement et de répression.

Que le mouvement antiglobalisation soit un ramassis de criminels subversifs, violents, conspirateurs dans leur tête ceci n’est pas une hypothèse à démontrer mais une certitude à affirmer.

Et pourtant, de fait, il faut remonter aux fascistes années vingt pour retrouver d’autres personnes accusées de conspiration politique ou encore aux romantiques Carbonari du XIX siècle, si toutefois quelqu’un tient à comparer notre engagement social et politique avec celui de nos grands-pères antifascistes ou des aïeux Carbonari, et ce n’est qu’une illusion.

En vérité les dangereux subversifs, les vrais criminels sont de l’autre côté de la barricade, ce sont ceux qui tentent d’entraîner le mouvement sur le terrain de la confrontation « physique », militaire car ils savent aussi très bien que c’est le seul terrain dont nous sortirions vaincus.

Leur stratégie en est trop évidente et banale : au moments où ils ne veulent pas donner de réponses concrètes aux instances et revendications des mouvements, surgissent leurs chiens de garde, leurs mesquines stratégies de criminalisation et de répression dans le but de faire taire, de stigmatiser et d’anéantir le mouvement.

Mais le mouvement a déjà démontré à Gênes et après Gênes sa maturité politique capable d’échapper à ces pièges et ce n’est pas cette ridicule enquête qui réussira à la démentir.

Non seulement, mais, comme l’expérience de Gênes, cette attaque politique ne produit pas repli, inconfort et démobilisation mais au contraire renforce la conscience de la nécessité de relancer les batailles du mouvement. En effet, on découvre qu’en jeu il n’y a pas seulement la possibilité de conquérir de nouveaux droits sociaux amis de garantir la démocratie, de réduire à néant les stratégies éversives et réactionnaires avec lesquelles, dans les dernières décennies, ils ont attaqué avec force les précédents cycles de mobilisation sociale.

Pour cela, il est important que le mouvement se sorte de cette tenaille dans laquelle on tente de le maintenir à l’étroit, de cet étau répression/lutte, la répression ayant pour but de couper les ailes à la dynamique et aux processus de transformation sociale.

Les journées de Florence ont défini des questions et des instances politiques bien précises dont personne ne peut penser se débarrasser à l’aide de géniales intuitions d’un magistrat ou de carabiniers zélés.

Pour cela, encore, sans oublier la sacro-sainte bataille pour dénoncer le caractère politique et persécuteur de cette opération, il est important de continuer à relancer les pratiques et les contenus du mouvement, car et surtout c’est ainsi qu’il sera possible de démontrer qui sont les vrais criminels, ceux qui participent aux mouvements ou bien ceux qui se rendent responsables de guerres et bombardements, de millions de morts de faim et des dévastations environnementales de notre planète.

En même temps, il est nécessaire de rappeler et revendiquer les pratiques de la désobéissance civile comme formes de mobilisation légitime et sacro-sainte face aux trop nombreuses injustices qui frappent notre monde global.

Là-dessus, aucune enquête, aucun magistrat pourra nous faire reculer.

Ils peuvent incarcérer, 20, 200 ou 2000 d’entre nous mais ils ne nous plieront pas.

Nous avec le cœur, mais tant d’autres physiquement, seront ces prochains jours avec les expulsés de Melito pour le droit au logement, avec les chômeurs revendiquant un emploi ou un revenu, avec les salariés de Fiat en lutte pour défendre leur poste de travail, avec les immigrés le 30 novembre à Turin contre les centres de rétention.

Avec la violence qui se fait appeler justice, ils nous ont enfermés dans des prisons, entre portes et barreaux, ils nous ont privés d’un bien fondamental, du bien primaire cher à tout être humain : la liberté.

Ils ne se rendent pas compte que tout cela est inutile, qu’ils perdront aussi cette dernière bataille : car nous sommes une armée de pacotille mais aussi et surtout de rêveurs.

Et pour cela, nous sommes invincibles.

Prison de Mammagialla, Viterbe, Italie, Europe, Planète Terre 25 novembre 2002, Deuxième année de la Guerre Globale Permanente

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