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Pour l’ (auto) défense des girafes

mardi 16 novembre 2004, par savate

1.Première approche des girafes, brève mais nécessaire.

Girafe. Animal de grande taille. Peut atteindre les 5,3 mètres. C’est l’animal le plus haut. Elle habite dans les régions sèches peu boisées au sud du désert du Sahara. Les girafes, femelles et mâles, sont pourvues de deux ou quatre cornes courtes, émoussées et couvertes de peau. Le pelage de girafes montre des taches de poils de couleur sombre sur fond crème, un camouflage parfait dans le mélange de lumière et d’ombres formé par les branchages. Les girafes se reposent et dorment debout. La communication entre girafes s’opère via l’émission de gémissement et de sons très graves. Les girafes se défendent en ruant.

2. Un truc « néo-libéral » : le destin pour ceux d’en haut, la liberté pour ceux d’en bas.

Dans la grande télévision mondiale, le canal un du néolibéralisme, unique et éternel, présente une image répétée à en vomir : le riche est riche parce que le destin, dieu ou l’héritage (c’est selon) l’a voulu, par contre le pauvre est pauvre parce qu’il veut être pauvre.

Ainsi, le riche doit supporter la dictature du destin et endurer, sans pouvoir s’y opposer, toute une vie de luxes et d’impunités (quoiqu’à y regarder de plus près, l’impunité est aussi un luxe) tandis que le pauvre jouit de la liberté d’être pauvre et ne doit s’accrocher à rien, puisqu’il n’a rien.

Le néolibéralisme propose ... [1] une globalisation en haut, une autre en bas. Au-dessus, la richesse se présente plus comme dans un aquarium que comme dans un écran de télévision. Les poissons sont bien jolis mais ils sont prisonniers derrière la vitre. En dessous, la pauvreté se présente comme la liberté de choisir d’être au-dessus ou en dessous.

Cependant, et c’est le chansonette qu’on nous inculque de beaucoup de façons et à toute heure : « Tu ne peux pas être comme nous (le destin nous a réservé le droit d’entrée). Mais, en revanche, tu as la liberté d’essayer de nous ressembler. Tu peux choisir de t’habiller comme nous, la couleur de la peau est secondaire quand on la couvre de vêtements de marque. Tu peux choisir de danser, chanter, faire l’amour comme nous. Mais surtout tu peux choisir de penser comme nous ».

En somme, l’esclavage déguisé en « liberté induite ».

3. Quand le pouvoir définit « l’autre », il définit l’ennemi.

Les bases de ce crime de lèse humanité dénommé « capitalisme » s’appliquent dans tous les recoins de la planète comme jamais auparavant : ceux qui produisent la richesse sont « libérés » de tout ce qui n’est pas leur capacité de production. Et la moderne Opération Liberté mondiale compte sur des moyens militaires et financiers plusieurs fois supérieurs à la capacité « libératrice » des bombes atomiques lâchées sur Hiroshima et Nagasaki.

L’étrange alchimie de la globalisation de ceux d’en haut a obtenu la mondialisation d’un nouveau dogme : la libération de l’humanité est égale à la libération des marchés. Sur toute la planète et dans toutes les langues, on répète la nouvelle prière et on adore un nouveau dieu qui, comme tous les précédents, n’a de cesse d’être capricieux, instable et incompréhensible : le marché.

Et comme les dieux précédents, le marché ne fonctionne pas rationnellement avec des chiffres, des statistiques, des lois de l’offre et de la demande, des calculs financiers. Non le nouveau dieu amène [2] la mort, la destruction et la guerre.

Il n’empêche qu’il ne reconnaîtra jamais qu’il détruit, mais il dira plutôt qu’il répartit, démocratiquement, l’homogénéité avec un va-et-vient d’identités limitées : acheteur - vendeur. Tout, et surtout, tous ceux qui ne peuvent ou qui ne veulent être l’une ou l’autre chose, à la mesure stridente et frénétique du marché, sont les autres.

Il ne reconnaît pas non plus qu’il tue, mais il dira plutôt qu’il « humanise » en imposant un ordre qui « repeuple » la face de la terre : l’ordre de son hégémonie. Ceux qui ne respectent pas cet ordre sont les autres.

La nouvelle « vérité » n’est pas si neuve ...

« Les indiens, victimes du plus grand dépouillement de l’histoire universelle, continuent à supporter l’usurpation des derniers restes de leurs terres, et continuent à être condamnés à la négation de leur identité différente. (...) Au début, le pillage et « l’altercide » ( furent exécutés au nom du Dieu du ciel. Maintenant c’est au nom du dieu du Progrès » ( Edouardo Galeano. Etre comme eux.)

Si avant les « autres » étaient les indiens, les noirs, les jaunes ou les rouges ; aujourd’hui, la globalisation d’en haut nous a apporté une « démocratisation mondiale » authentique : c’est nous les autres, nous tous et TOUTES, qui ne voulons pas ressembler au modèle hégémonique, et qui refusons de homogénéiser notre identité, c’est-à-dire, qui résistons à renoncer à notre différence.

C’est dans la différence, dans sa reconnaissance, dans la tentive pour la comprendre, c’est-à-dire de la respecter, que se trouvent les bases de l’humanité. En définissant le différent comme ennemi, le Pouvoir définit l’humanité entière comme un ennemi à annihiler.

4. Le Nouvel Ordre Mondial synthétisé : les pays riches le sont aux dépens des pays pauvres.

La modernité néolibérale a aussi modernisé le langage. Là, où avant on disait « potence », maintenant on dit « payement de la dette extérieure ». Cela sonne mieux, mais c’est plus létal.

Dans la grande télévision globalisée, les pays pauvres produisent des richesses et les pays riches produisent des organismes financiers qui encaissent ses richesses.

Le Mexique, qui est un pays pauvre, a payé ces dix dernières années presque 350 milles millions de dollars pour ce qu’on appelle « la dette extérieure ». Rien qu’en ce qui concerne le gouvernement du « changement » [3], on a dépensé environ six fois plus pour payer la dette que ce que l’on a utilisé dans la même période pour combattre la pauvreté.

Du total payé par le Mexique, qui est un pays pauvre, pendant les dix dernières années, un quart l’a été à la Banque Mondiale, au fond monétaire international et à la Banque Interaméricaine de Développement (qui ne sont pas pauvres, ou qui le dissimulent très bien alors) et près des deux tiers ont été destinés à des banques des pays riches ( des Etats-Unis pour la majeure partie, et dans, une moindre mesure, à des banques européennes, japonaises, canadiennes et asiatiques).

Pour chaque dollar prêté, l’Amérique latine, qui est une région de pays pauvres, en paye huit tout en devant encore quatre. Les créanciers ? Des banques nord-américaines et européennes (principalement anglaises, françaises et espagnoles).

Somme toutes, la globalisation d’en haut a simplifié la géographie. En ce monde, il n’y a plus nord et sud, orient et occident, maintenant il y a des pays qui payent et des pays qui encaissent.

Et non seulement cela, mais si avant la « règle », c’était « celui qui paye commande », maintenant c’est « celui qui encaisse commande ».

Le nouveau dieu, tout comme les précédents, a des pieds d’argile. Le moteur principal de son fonctionnement n’est pas la production de richesses, mais la spéculation financière.

Fasciné par l’aller-retour frénétique des capitaux (l’ubiquité du capital financier : miracle produit par les superautoroutes de l’information), le marché néo-libéral a « oublié » deux choses fondamentales pour la reproduction du capital : la marchandise et celui qui la produit (la post-modernité n’est toujours pas parfaite : on a toujours besoin du travail humain) .

Ainsi, un système parasite tend à produire plus de parasites. Avide de dévorer ses gains, la globalisation d’en haut ne laisse pas le moindre bien-être là où elle dépose son sabot. Au contraire, comme les quatre chevaliers de l’Apocalypse, et avec une garantie de récolte immédiate, elle sème faim, misère, destruction, mort.

Cela ne fera que détruire le monde de la façon la plus simple qui soit, en détruisant ceux qui l’habitent. Evidemment, cela seulement si les autres le permettent ...

5. Le néolibéralisme corrigeant des erreurs.

Dans le sitcom néolibéral globalisé, l’autre n’est même pas le vilain, c’est le monstre dont l’élimination est nécessaire pour une fin heureuse (c’est-à-dire que la « mignonne » se marie avec le « mignon » et que le vilain se rachète- prouvant au préalable la solidité de son compte en banque).

Les autres sont une erreur dans l’humanité. Globaliser d’en haut c’est corriger cette erreur partout dans le monde. Et corriger, c’est éliminer.

Pour y parvenir, il est nécessaire de dépouiller les « autres » des symboles de leur identité. La différence est alors une erreur de la nature. Les indiens d’Amérique étaient cela, et les « civiliser » c’était corriger l‘épreuve de dieu ... au nom de dieu.

Mais la modernité néolibérale ne promeut plus la chasse des indiens ou de noirs. Non, maintenant, il s’agit de chasser des humains, ou mieux encore, des identités d’humanité.

Et quelle meilleure identité que la culture ?

Si la logique du marché est celle du gain (attention, ce n’est pas la même chose que la production de richesse), alors toute culture qui ne réponde pas à cette logique doit être éliminée. Si la culture est fondamentalement un miroir vital (même quand elle a la mort comme thématique) qui nous dit « je suis çà, je fus, je serai », alors attaquer la culture (par commission ou par omission) c’est attaquer la vie.

Il y a deux ans, à l’occasion de la remise des prix nationaux des Arts et des Sciences, un journaliste et écrivain mexicain, Vincente Legnero, définit pour le Mexique ce qui pourrait valoir pour le monde d’en haut :

« Les classes gouvernementale, politique, entreprenante, sans parler de la classe ecclésiastique, sont réfractaires au désir de culture qu’elles ne le rencontrent pas dans leur propre existence, peut-être parce qu’elles pensent que la gratuité dans laquelle se donne toute œuvre d’art, ce détachement, cette générosité du phénomène de la création, est suspecte en termes d’utilité pratique !!! » (Discours de la cérémonie de la remise des prix nationaux des Arts et des Sciences. Dans le journal mexicain, Réforma, Culture, 26 février 02)

Face à la culture, le néolibéralisme n’est pas seulement un abrégé de grossièretés et superficialités instantanées et solubles. C’est cela aussi, mais pas seulement. Il s’agit aussi d’une doctrine de guerre anti-culture, c’est-à-dire, de guerre contre tout ce qui ne réponde pas à la logique du marché.

En outre, on soupçonne les artistes et les intellectuels de penser. Et penser est le premier pas pour être différent.

Puisque anéantir artistes et intellectuels n’apporte pas bonne presse, il existe l’option de l’asphyxie. Non seulement, les gouvernements au credo néolibéral n’investissent pas dans les arts et les sciences mais ils s’accaparent le peu qu’il y a dans le circuit culturel pour « l’investir dans des priorités inéludables, urgentes et non ajournables » comme le payement de la dette extérieure ...

6. Deuxième approche des girafes, plus brève mais tout aussi nécessaire.

Chaque girafe possède son propre agencement de taches et ainsi que d’excellents sens de l’ouïe, de l’odorat et de la vue.. On a chassé les girafes pour obtenir leurs peaux épaisses et résistantes, mais actuellement il s’agit d’une espèce protégée.

7. Un monde sans girafes ?

Avec leur pas dégingandé, leur asymétrie évidente, leur regard insouciant, les girafes sont d’une superbe laideur. Bon à y regarder de plus près ce n’est pas qu’elles sont laides, c’est plutôt qu’elles semblent très « autres », avec cette figure tellement éloignée des symétries équilibrées et pédantes que l’on accorde aux prédateurs. La girafe est l’image la plus emblématique de la différence dans le monde animal. Elle n’est pas seulement différente, mais en plus elle promène son irrégularité phénoménale convertissant son « altérité » en beauté, précisément parce qu’elle se montre.

Heureusement, l’humanité a aussi ses girafes.

Il y a, par exemple, les femmes girafes, persécutées et harcelées non seulement parce qu’elles ne font pas d’effort pour correspondre aux critères de beauté et au modèle de comportement qu’on impose d’en haut (chérie, la déco ne pense pas, ne parle pas ...) mais aussi parce qu’elles arborent leur différence et leur lutte pour être ce qu’elles veulent être, et pas ce qu’ils veulent qu’elles soient.

Il y a aussi les jeunes girafes , hommes et femmes, dont beaucoup sont tellement obstinéEs à se soumettre (on dit « mûrir ») à la série de claudications, de trahisons et de prostitutions qui s’associent dans le calendrier. Des jeunes qui ramassent, juste parce qu’il n’occultent pas l’asymétrie du corps et de l’âme, mais qu’il la décorent, lui mettent du gel, la tatouent lui enfilent un pierçing, la « darkent », la « skatent », la « hip-hopent », la « punkent », la « skinent » la hurlent en graffitant un mur, la garnissent en appuyant une lutte social, en font des petits « caracoles » face aux « force de l’ordre », la mettent aux études mais sans l’appât du gain comme objectif, la font sauter quand le rock, ce miroir sonore, décrète l’abolition la loi de la gravité et vas-y-mon-gars-parce-que-les-flics-arrivent-pour nous-faire-mûrir-c’est-à-dire-qu’ils-vont- nous-faire-atterrir-mais -comme-des-ploucs- et-grouille-toi-avec-cette-pancarte -qu’on-puisse-bien- lire-que-"les-girafes-unies- ne-seront-jamais-des-tapis"-et-si-ça-rime- pas-ne-t’en-fais-pas -mon-gars- on-est-des-girafes-pas-des-poètes...

Il y a aussi les girafes « autres » : les girafes homosexuelles, lesbiennes, travesties et « chacune-à-sa-façon », ou quoi ? Pas seulement en sortant du ? , mais aussi en montrant sa différence avec cette dignité qui distingue les êtres humains des néo-libéraux, pardon, des animaux. Peu leur importe d’être persécutées ou que l’on se moque d’elles, y compris par ceux-là qui disent vouloir changer le monde. Javier Lozano Barragan, évêque catholique de Zacatecas, Mexique, compara les homosexuels et les lesbiennes avec les cafards (La Jordana, 22 octobre 2004). Les cafards ne sont pas une espèce en voie de disparition, les girafes si. Plus encore, selon des études scientifiques rigoureuses, les cafards seraient les seuls survivants dans le cas d’un holocauste mondial. On ne sait pas si les évêques survivraient.

En outre il y les girafes indigènes, hommes et femmes et jeunes, qui portent leur couleur, leur langue et leur culture avec la même élégance et même couleurs de leurs habits, leurs chants, leurs danses, leurs luttes et rébellions.

Et il y a les girafes ouvrierEs, paysanNEs, employéEs, instituteur-ices, chauffeurs, postierEs, religieux-ses, artistes, intelectuel-les, sans-papiers, chaussants des bottes ou des basquets ou des socques des des sandales ou alors à pieds nus. Le peuple girafe quoi.

Dans le néolibéralisme, les autres êtres humains que nous sommes, les girafes, les moches, les asymétriques, c’est-à-dire l’immense majorité de l’humanité, sont chassés pour obtenir quelque bénéfice de leur peau dure.

Il devrait y avoir une loi qui nous protège comme « espèce en voie de disparition ». Il n’y en a pas. Mais à la place, nous avons notre résistance, notre rébellion, notre dignité.

C’est notre devoir de résister, parce que un monde sans girafes serait ... mmh ... comment dire ? ... Ah oui, je sais ! .... Serait comme un taco « al pastor » mais sans torilla, ni viande, ni ananas, ni coriandre, ni oignons, ni sauce donc rien d’autre que du pur papier gras, un morceau de pur papier avec la nostalgie d’avoir contenu un taco que, soit dit en passant, je me suis déjà enfilé, avec cette nouveauté que le programme s’achève et que je ne trouve pas l’antiacidifiant dans mon sac à dos et donc comme dit la chanson « a parir madres latinas ».

Je m’en vais. Restez attentifs au Système Zapatiste de Télévision Intergalactique. Je sais que c’est une télévision très autre, mais je vous le dit il y a longtemps la télévision était en noir et blanc et maintenant elle est en couleurs. Si toutes les girafes, nous survivons, demain la vie sera en couleur, de toutes les couleurs. La télévision ? ... mmh ... qui s’en soucie ?

Cette fois-ci, je m’en vais enfin ...

Et sur l’écran ( donc sur la feuille de carton) on peut lire :

« Ici s’achève ce programme spécial de Recovery Channel, la chaîne de la mémoire dédiée aux girafes et en exclusivité pour le Système Zapatiste de Télévision Intergalactique. Ne l’éteignez pas, il vaut mieux « corrarle por la botana » [4] (si ce sont des tacos « al pastor » ne soyez pas radins, laissez en au moins un s’il vous plait. Bien à vous. La Direction). »

Des montagnes du Sud-est Mexicain
Souscommandant insurgé Marcos
Mexico, octobre 2004, 20 et 10.

P.-S.

3. otrocidio

Notes

[1] en horario triple A ( cfr texte précédent )

[2] tiene paso de ...

[3] gouvernement actuel du Pan, avec Fox comme président

[4] difficile de traduire, si t’as une idée ...

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