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"Nouveau millénaire, Défis libertaires"

L’autorité dans les groupes militants, les groupes libertaires ?

par Philippe Coutant

dimanche 12 mars 2006, par stalinopAnk

La notion d’autorité a deux sens, l’autorité de compétence, liée au savoir, au savoir faire, à l’expérience et l’autorité comme possibilité de donner des ordres, de commander. Comme pour la qualification de maître, deux manières d’être sont concernées, celle qui transmet, qui aide à apprendre, et celle qui suppose une position hiérarchique supérieure, ce qui lui donne le droit de se faire obéir. Dans les deux cas, il y a une position asymétrique entre la personne qui occupe la place du maître et les autres personnes. Mais il existe une différence notable entre les deux sens, le premier, celui de la compétence, peut être admis comme normal et justifié si la personne n’abuse pas de son pouvoir. Dans le second sens, le pouvoir hiérarchique du chef, le pouvoir est en lui-même abus d’autorité, d’ailleurs l’interrogation sur l’origine de cet état de fait, la question de savoir pourquoi c’est ainsi, émerge toujours à un moment ou à un autre. La même nuance se retrouve dans l’idée de pouvoir, qui peut se comprendre comme capacité, comme possibilité d’agir, de réfléchir, ou alors comme possibilité d’exercer un pouvoir sur autrui. C’est cette seconde acception de l’autorité dans les groupes militants qui nous pose problème.

1 / La chefferie et l’idée libertaire semblent contradictoires.

Nous sommes dans un cadre libertaire, où il est question de révolte, de rébellion, d’émancipation, d’autogestion, d’autodétermination, dans un contexte culturel antiautoritaire, du moins qui se revendique comme tel. L’existence de chefferies dans les groupes militants libertaires est un constat surprenant au premier abord. Face à cela le déni, le refus d’en parler semblent être la règle.
Il est légitime de penser que les structures militantes sont nécessaires à la coordination, à l’efficacité et que pour agir il faut décider, organiser, donc exercer une autorité. Nous pouvons admettre facilement que tout cela contribue au développement des luttes pour l’émancipation, à la diffusion, à l’extension de l’influence de l’idée libertaire. Nous essayons de nous rassurer en nous disant que c’est connu, que cela fait partie des vicissitudes, des concessions nécessaires pour fonctionner, pour faire gagner la cause. Nous tentons d’évacuer la difficulté en pensant que nous pourrons résoudre ce type de problème après la révolution, plus tard donc.

Mais, il est également possible de prendre en compte les conséquences néfastes de ce fonctionnement lié à la chefferie militante :
* La dispersion du mouvement libertaire, les querelles de chapelles que cela induit, l’esprit de concurrence que cela génère, la violence que cela crée sur les personnes, la violence dans les relations avec les autres groupes, ...
* Le départ des personnes qui s’en vont dégoûtées par l’écart entre les paroles et la pratique, les idées et les actes, l’aspect dépressif que cela induit sur les personnes qui se sentent victimes des fonctionnements incorrects.
Si l’on doute de cette description, il est assez facile d’observer quelques aspects de cette autorité asymétrique dans notre vie militante :
* Le non-respect des personnes par l’imposition de tâches, par l’obligation de présence, par la demande puissante qui impose de rendre des comptes sur le degré d’investissement pour la cause ;
* La condamnation des comportements à propos du non-respect de la norme majoritaire. Ceci peut concerner le vocabulaire employé, la manière de réagir à certains événements, l’attitude en certaines situations, les goûts culturels, la façon de s’habiller, la manière de s’amuser, ....
* La dévalorisation mentale des personnes qui sont trop peu ceci ou trop cela ;
* L’énergie humaine perdue, gâchée, le temps perdu dans les débats stériles, le sentiment d’impuissance et de désespoir que cela provoque ;
* L’idée que c’est partout pareil, que l’on n’y peut rien, que la nature humaine étant ce qu’elle est, c’est désespérant, que seule compte l’apparence, la représentation, les paroles, etc.

Dans la société organisée autour de la domination, ces phénomènes sont de l’ordre de la banalité. Nous devons donc admettre que les libertaires sont des humains comme les autres. En soi, c’est plutôt rassurant parce qu’il n’y a pas besoin d’avoir une stature héroïque, d’être surhumain/e pour militer parmi les libertaires. Mais nous devons aussi nous rendre compte que nos errements prennent un relief particulier, parce que l’écart entre les idées et la pratique détruit la confiance que l’on met dans l’idée libertaire. Au moment où toutes les autres solutions révolutionnaires (en particulier toutes les variantes issues du marxisme autoritaire) sont décriées, dévalorisées, refusées, l’idée libertaire, elle aussi, tend à s’autodétruire en ayant une praxis (une façon de lier théorie et pratique) non conforme à ce qu’elle énonce. L’effet est désastreux sur beaucoup de personnes et collectivement. De plus, cela donne des armes à nos ennemis qui peuvent nous déconsidérer facilement. La reproduction du pouvoir asymétrique en notre sein est une belle démonstration de notre incohérence, ce qui délégitime nos idées et notre action.

Souvent, nous nous retrouvons coincé/es dans une double contrainte. D’un côté, nous condamnons l’autorité de la domination du capitalisme, de l’autre nous devons accepter l’argument d’autorité en notre sein. Comme nous intégrons très vite qu’il est interdit de nous condamner nous-mêmes, de désavouer nos camarades et nos structures, nous sommes assez souvent dans la souffrance morale, dans une espèce de torture mentale, où il est impossible de sortir de ces contradictions sans dommages pour nous et les autres.
Peut-être devons-nous émettre et admettre l’hypothèse suivante : notre difficulté, voire notre refus à nous condamner nous-mêmes est certainement proportionnelle à l’intensité de la fusion entre notre être, la subjectivité de la personne et le regroupement, la structure militante.
Dans le sens inverse, il semble juste de dire que l’intensité de la souffrance, liée à la mise à distance entre la personne militante et son groupe, est tout aussi proportionnelle à la force de ce lien. La puissance de l’identification est inconsciente, pourtant les effets sont assez souvent visibles, d’abord sur nous-mêmes.

2 / Les libertaires fonctionnent avec des lois, des règles, des normes, des institutions.

Nos groupes militants sont des institutions. Ces structures collectives ne sont pas celles de la société ordinaire, mais malgré notre condamnation de l’institution, des institutions, en particulier de l’Etat, malgré l’affirmation fréquente du refus des lois, nous ne pouvons pas nous passer d’institutions ni de lois. Nos structures collectives sont des institutions imaginaires d’une certaine socialité. Ce que décrit Castoriadis pour la société est valable aussi pour nous. Dans nos institutions, nos groupes, nos syndicats, nos comités de lutte, nos collectifs, nos assemblées générales, nos conseils, il existe une hiérarchie interne, il y a régulièrement des débats sur ce qui est bon et juste ou ce qui est mauvais, faux ou injuste. Ces débats démontrent, par leur existence même, que nous avons des référents pour juger, pour condamner ou non, pour accepter des idées, pour valider des actes, des façons de faire. La condamnation s’exerce d’abord, au niveau interne, par des choix pour certaines idées ou actions. Parfois, cela se traduit par l’exclusion de personnes ou par le refus de travailler avec certaines personnes. Pour résoudre le problème, si cela est possible, nous essayons de pousser ces personnes vers la sortie. Souvent, nous installons un climat, une ambiance qui les dévalorise, les isole, les met à l’écart, les rejette. Il nous arrive de prononcer des anathèmes, des sanctions, qui ont une forte charge symbolique, un contenu moral très fort. Cette façon de procéder peut provoquer de graves malaises chez les personnes concernées. Les débats prennent souvent la forme de discussions théorico-politiques, où la question de l’orthodoxie est en jeu. La radicalité est un enjeu très important. Être radical donne la clé de la puissance sur les autres en interne et à l’extérieur. La possession de la radicalité autoproclamée permet de prononcer des condamnations sur les personnes ou les groupes jugé/es trop mous ou décalé/es avec l’orthodoxie du moment.

L’exercice de la violence symbolique existe dans les groupes et entre les groupes. La façon dont nous parlons des autres libertaires est significative de la manière, dont nous nous percevons et dont nous qualifions les « autres », les « mauvais/es ». Le rire et la connivence que provoquent certaines allusions sont significatifs de notre attitude. Souvent, nous nous élevons facilement au-dessus des autres en les rabaissant, en les déconsidérant, en mettant en oeuvre des stratégies d’infériorisation, en pratiquant des mises à mort symboliques.

3 / L’interrogation sur les fins et les moyens est au centre du débat.

La critique du socialisme autoritaire a montré que les moyens font partie des fins. Staline, comme figure emblématique, a été rejeté parce qu’il mettait en oeuvre des méthodes qui contredisaient l’idéal communiste. Mais, il reste une interrogation sur la méthode léniniste, qui considérait que, d’une certaine façon, la fin justifiait les moyens. Cette question est renforcée par le fait qu’on se demande quelquefois si les moyens ne sont pas plus importants que les fins qu’ils sont censés servir. Nos structures sont devenues de fait des structures permanentes, elles semblent parfois ne fonctionner que pour elles-mêmes. L’identification des personnes à ces institutions est un élément qui est significatif de notre situation et qui ajoute à la difficulté. Si nous posons des questions sur l’organisation, tout de suite, c’est vécu comme une attaque personnelle, une mise en cause inadmissible des personnes, un doute sur leur engagement, leur sincérité. L’injure qui marque du sceau de l’infamie reste encore et toujours la qualification d’opportunisme.

Aujourd’hui, la question du rapport entre les moyens et les fins prend encore plus de relief, parce que notre existentiel est très lié à notre vie politique. Nos affects, nos émotions sont mobilisés dans notre vie militante. Le contexte contemporain postmoderne, avec le règne de l’individualisme et du relativisme (« tout se vaut ! »), accentue l’implication existentielle de nos vies en politique. La biopolitique capitaliste mobilise la subjectivité, le mental pour faire fonctionner la domination du capitalisme avec des nouvelles façons de dominer, d’obtenir la soumission des corps et des esprits [1].

Notre engagement libertaire nous permet d’avoir une bonne image de nous-mêmes, de trouver des récits qui donnent du sens à nos vies, qui organisent le temps long et court, qui structurent notre espace mental. La militance nous fournit beaucoup d’occupations qui atténuent l’angoisse métaphysique de vivre dans un monde absurde et destructeur, triste et froid. Nos emblèmes, nos drapeaux, nos sigles, nos images nous donnent accès à des places et des significations en contrepartie de notre soumission. Nous nous soumettons sans contrainte et inconsciemment, c’est-à-dire sans nous en rendre compte. Ces images s’adressent au regard pas à la raison, elles se trouvent sur nos autocollants, nos tee-shirts, nos badges, nos tracts, nos affiches. Ce faisant, nous créons la place des maîtres alors qu’officiellement, consciemment de façon raisonnée, nous cherchons à détruire le ou les maîtres. Sans le vouloir, nous renforçons les chefferies et leur permettons de se reproduire et de fonctionner en notre sein.

Pour exercer une autorité efficace dans notre monde « démocratique et libéral », avant toute chose, il est nécessaire de déclarer libre la personne que l’on veut soumettre ou contraindre à un comportement. Dans notre milieu militant, la liberté étant officiellement la règle, ceci ne pose aucune difficulté. Ensuite, nous devons fournir à la personne en question des grands idéaux pour lui permettre de rationaliser sa soumission, lui offrir des raisons qui vont justifier son engagement. Nous faisons cela régulièrement en invoquant nos grandes idées libertaires pour justifier notre fonctionnement. Nous pouvons aussi forcer la demande une fois que l’on a obtenu un premier engagement, aussi minime soit-il. Cet engagement est lié aux affects et aux émotions, si bien que nous n’osons plus dire non et revenir en arrière. Parfois nous nous retrouvons à faire des choses que nous n’avions pas prévues, il arrive même que ces choses entrent en contradiction avec nos idées et notre sens moral. Ce que nous vivons est lié à l’idée de soi, à la bonne image de nous-mêmes, à l’estime de soi, au narcissisme. Ce que nous refusons est dévalorisé de la même manière. Dans ce cas précis, il est impossible de trahir un/e camarade, la solidarité impose de soutenir les militant/es, de défendre l’organisation, etc..

En théorie la patriarchie n’est pas compatible avec l’anarchie, mais en pratique elle existe encore et toujours. Le genre et le machisme se portent bien dans notre milieu. Il est facile de constater qu’avoir raison, c’est souvent être le plus fort. Si l’on veut se rendre compte de tout cela, il suffit d’observer qui parle en réunion, qui centralise les débats, qui prend les notes, qui a de l’influence et qui n’en a pas, qui est chargé/e de certaines tâches pratiques. Certaines tâches sont nobles et réservées souvent en priorité aux chefs, d’autres sont plus triviales et sont le lot des militant/es de base. D’autre part, comment expliquer que l’antisexisme a si bonne presse alors que la méfiance est quasi-générale vis-à-vis du féminisme. L’antisexisme participe d’une bonne image de nous-mêmes, le féminisme impose de se questionner au niveau intime et cela est plus difficile, plus long, plus compliqué, plus complexe, jamais acquis.

L’instrumentalisation des personnes militantes est banale, l’obéissance quotidienne. L’esprit de camaraderie vient en contrepartie du sacrifice, la soumission est justifiée pour la cause. La chaleur des relations amicales, voire fusionnelles parfois, nous aide à lutter contre la tristesse, l’impuissance et l’apparence spectaculaire du monde capitaliste. Avec les occupations militantes, nous sommes dans une vie chaude de temps en temps. Parfois, nous essayons d’enchanter le monde qui est froid et brutal, y compris en notre vie militante. Nos récits peuvent être archaïques, ce qui compte c’est la fonction de ces récits, ils soudent l’instance collective, le groupe.

Je pense, comme Peter Sloterdijk [2], qu’il faut réhabiliter la pensée froide contre les pensées chaudes qui entretiennent les mythes, les chefferies et prétendent donner accès au merveilleux de l’instance symbolique imaginée. Les philosophies de Nietzsche et de Sloterdijk nous montrent que le besoin de croyances et de mythes nourrit l’illusion qu’il existe quelque chose de déjà là qui donnerait sens à notre vie, à nos vies. Avec ces approches, nous pouvons nous rendre compte que nos croyances sont le corollaire de la nécessité d’une illusion pour supporter notre vie, notre condition humaine, notre finitude, notre incomplétude. Après, nous nous demandons comment vivre avec cette découverte, cette donnée anthropologique. Cette question ne trouve pas toujours des réponses satisfaisantes.

Il ne s’agit pas ici de préconiser une pureté, qui n’existe pas, mais d’essayer de comprendre notre fonctionnement pour essayer d’améliorer notre façon de vivre la politique, de mettre en oeuvre l’idée libertaire, de donner corps à notre biopolitique. Il s’agit de nous donner les armes pour avancer et être de temps en temps un petit peu à la hauteur de nos idées. Nous pouvons développer nos outils critiques, aider à leur diffusion, à leur transmission pour l’auto-formation, la formation permanente. Les sciences humaines nous offrent beaucoup d’approches, qui peuvent nous aider. Par exemple, l’oeuvre d’Eugène Enriquez [3] est intéressante sur ces points. Nous pouvons essayer de nous approprier les théories critiques à notre disposition afin de les utiliser pour augmenter notre puissance humaine et politique. De plus, notre histoire militante, l’histoire des luttes nous a légué des méthodes, des procédures qui sont valides et légitimes.

4 / Nos moyens contre la reproduction de l’autorité :

Nous essayons de mettre en oeuvre la rotation des tâches, le fédéralisme, l’abstention amicale, le mandatement pour des tâches précises, pas un mandatement sur les personnes, ce qui, en principe, permet de ne pas tomber dans les travers de la représentation. Eduardo Colombo a développé une version de l’utopie qui est centrée sur l’espace et non le temps [4]. L’utopie serait comme la ligne d’horizon, elle recule au fur et à mesure que nous avançons, que nous luttons. Cette façon de concevoir l’utopie permet une reprise incessante de notre activité et de nos acquis ou de nos échecs. Ainsi, nous ne sommes pas dans un « avant » assez gris et dans un « après » merveilleux, tout propre, sans domination.

De mon point de vue, en parler et collectiviser publiquement ces difficultés est important pour connaître le phénomène, pour comprendre sa reproduction, pour être un peu moins dans le malaise. Il me semble que c’est une étape nécessaire, si nous voulons essayer autre chose. La militance ainsi conçue est un processus ininterrompu, un projet en acte qui tourne le miroir sur lui-même de temps en temps. L’auto-référence contrôlée est alors un objectif à assumer, à essayer, à réévaluer. Une réactualisation régulière de notre pratique, de nos résultats peut permettre de ne pas être toujours dans la répétition. Nous avons une difficulté pour les allers et retours entre la théorie et la pratique, parce que nous sommes impliqué/es dans ce que nous étudions ici. La recherche théorique demande une certaine objectivité, dans notre cas, notre subjectivité est prise à la fois dans les filets de la biopolitique de la domination capitaliste et dans celle de la biopolitique libertaire.

Militer avec des gens que l’on aime c’est simple, facile à vivre et souvent enthousiasmant. L’affaire se corse quand on s’aime moins, ou plus du tout. La question épineuse reste donc celle de savoir comment faire pour militer avec des gens que l’on aime modérément ou pas du tout.
Une autre question est corollaire de la précédente, si nous devons occuper à un moment ou à un autre une position de « chef », comment exercer ce pouvoir sans être ou devenir oppresseur ? Il est courant de profiter de cette situation pour clore les questions sur son regroupement. Dans cette position, nous sommes souvent tenté/es d’organiser la vie militante autour de nous, nous essayons de capter les valorisations symboliques pour nous-mêmes et de gonfler démesurément notre ego. Mais, il est aussi possible de laisser ouvertes ces questions délicates et de ne pas s’installer trop longtemps dans la posture d’autorité, qui nous place un petit peu au-dessus des autres.

La question de l’autorité devient un danger pour nous-mêmes seulement au bout d’un certain temps de militance, lorsque les soubresauts de la vie politique nous confrontent avec nos valeurs, avec nos liens affectifs, nos émotions, nos choix de vie.

Comment vivre une fois que l’on s’est confronté au fait que notre construction de sens est la réponse à la nécessité d’une illusion ? Une fois que l’on s’est rendu compte que nos valeurs sont l’habillage de notre vie, rien de plus, comment continuer ? Ce constat peut être amer, mais cela ne veut pas dire que tout se vaut, cela permet d’assumer qu’il n’y a pas de fondements extérieurs à la question du sens, que celui-ci vient du dedans de l’humanité, qu’il n’existe pas d’absolu, que nous n’avons aucune certitude sur nos choix, nos réalisations.
L’idée libertaire vaut toujours le coup, le lien entre notre vie et cette idée permet d’indexer notre existentiel à la visée de justice et d’égalité. Pour avancer, nous pouvons et peut-être devrions-nous accepter le regard critique sur nous. Cette option peut permettre de continuer à vivre la chaleur humaine liée à notre politique tout en développant le regard critique, la pensée froide qui analyse, qui déconstruit, parfois avec violence, nos choix culturels conscients ou inconscients et nous renvoie si souvent un reflet peu glorieux.

En acceptant l’incomplétude, la croyance, l’inconscient, l’ambivalence, la multiplicité, nous sommes plus à même de les observer, y compris pour nous-mêmes, nous sommes plus aptes à avoir un regard critique et à essayer de trouver des solutions pour ne pas toujours reproduire tout cela. Nous connaissons le rôle fondamental de l’image de soi, de l’estime de soi, le besoin de faire quelque chose de bien de sa vie, le besoin de créer. Il est facile d’observer pour nous-mêmes et dans la société, que l’on vit mal si nous avons une mauvaise image de nous-mêmes. Nous savons que nous ne pouvons pas créer quelque chose de bien dans notre vie, si nous sommes dans l’incohérence en permanence, si nous acceptons toujours le grand écart alors que nous sommes pris subjectivement dans notre politique.
Nous passons notre temps à dénoncer les effets du capitalisme sur les humains et nous serions incapables d’admettre pour nous-mêmes le poids du mental, du mal-être ? Nous avons besoin des autres pour exister mentalement, comme les autres ont besoin de nous. Notre subjectivité est en cause dans ces débats. Après l’effondrement des mythes humanistes du XVIII° siècle, dont est issue l’idée libertaire, nous devons essayer de fonder sur nous-mêmes les idéaux humains qui donnent cohérence à notre politique. Ces idéaux semblent toujours extérieurs à nous-mêmes parce qu’ils ont un statut de référence. De fait, ils le sont du point de vue fonctionnel et cela est indispensable au bon fonctionnement du psychisme humain. Pourtant, nous pouvons examiner de temps à autre comment nous les vivons. Nous pouvons nous poser la question de savoir s’il est possible d’améliorer notre fonctionnement, d’interroger notre politique fondée sur l’autoréférence, puisque c’est nous qui nous donnons nos propres lois, ou qui tentons de le faire.

La croyance en la vérité, en la radicalité que nous posséderions seul/es est la base de la violence symbolique si présente dans le milieu militant. Celle-ci s’appuie beaucoup sur les autres pour exister, c’est souvent en opposition aux autres que notre valeur augmente, devient si haute, que l’on croît devenir supérieur. Au contraire, je présuppose que nous pouvons vivre ou essayer de vivre nos valeurs sans trop d’illusions et en essayant avec ce qui dépend de nous.

Cette voie me semble plus propice à donner de la valeur à l’éthique libertaire, qui, en ce sens, est une biopolitique, une vie politique, une politique de la vie, une politique pour la vie, une biopolitique libertaire.

Philippe Coutant, Nantes le 5 Septembre 2001

Voir en ligne : L’autorité dans les groupes militants, les groupes libertaires ?

P.-S.

Ce texte a été réalisé à la demande de la rédaction de la revue Les Temps Maudits et a été publié dans le numéro 12 de cette revue de la CNT " Vignoles " La CNT Vignoles

Il a ensuite été traduit en italien dans la revue libertaire Collegamenti Wobbly dans son numéro 3 du premier trimestre 2003.


Site consacré à l’idée libertaire réalisé par Philippe Coutant

Notes

[1] Pour une approche de ces méthodes, on peut se reporter aux notes de lecture Le coût humain de la mondialisation et sur Le nouvel esprit du capitalisme parues dans cette revue (respectivement dans le numéro 8 d’Octobre 2000 et dans le numéro 9 de janvier 2001).

[2] Vivre chaud et penser froid, entretien Peter Sloterdijk - Éric Alliez dans la revue Multitudes, numéro 1, Mars 2000, pages 64 à 87. Cette revue a un site internet http://www.samizdat.nt/mulitudes On peut aussi lire les livres suivants : Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, éditions Mille et une nuits, Paris, Janvier 2000, 64p. Peter Sloterdijk, La domestication de l’Être, éditions Mille et une nuits, Paris, Septembre 2000, 112p.

[3] Eugène Enriquez. L’organisation en analyse, éditions PUF, collection Sociologie d’aujourd’hui, Paris, réimpression de Juillet 1997. Au début de ce livre il nous propose une synthèse de son approche, pages 20 et 21.

[4] Eduardo Colombo, Utopie et anarchisme, intervention faite lors de la rencontre : « Gardarem l’Utopie » à Bieuzy les Eaux le 15 Octobre 2000.

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