intersiderale - διαστρική

Otto Rühle

[23 octobre 1874 - 24 juin 1943]

samedi 7 octobre 2006, par stalinopAnk

LA REVOLUTION N’EST PAS UNE AFFAIRE DE PARTI

I

Le parlementarisme apparut avec la domination de la bourgeoisie. Avec les parlements apparurent les partis politiques. L’époque bourgeoise trouva dans les parlements l’arène historique de ses premières démêlées avec la couronne et la noblesse. Elle s’organisa politiquement et donna à la législation une forme correspondant aux besoins du capitalisme. Mais le capitalisme n’est pas quelque chose d’homogène. Les diverses couches et les divers groupes d’intérêts à l’intérieur de la bourgeoisie firent valoir chacun leurs revendications de nature différente. C’est pour faire aboutir ces revendications que naquirent les partis qui envoyaient leurs représentants et leurs acteurs aux parlements. Aussi le parlement se transforma-t-il en un forum, lieu de toutes les luttes pour le pouvoir économique et politique, pour le pouvoir législatif d’abord, mais ensuite également, dans le cadre du système parlementaire, pour le pouvoir gouvernemental. Mais les luttes parlementaires, comme les luttes entre les partis, ne sont que des combats de mots. Programmes, polémiques journalistiques, tracts, rapports pour les réunions, résolutions, discours parlementaires, décisions - rien que des mots. Le parlement dégénéra en salon à bavardages (de plus en plus au fur et à mesure que le temps passait), mais dès le premier jour les partis n’étaient que de simples machines à préparer les élections. Ce n’est pas par hasard s’ils s’appelaient à l’origine « unions électorales » [1].

Bourgeoisie, parlementarisme, partis politiques se conditionnent mutuellement, réciproquement. L’un est nécessaire à l’autre. Aucun n’est concevable sans l’autre. Ils marquent la physionomie politique du système bourgeois, de l’époque capitaliste-bourgeoise.

II

La révolution de 1848 fut arrêtée dès le départ. Mais l’idéal de l’ère bourgeoise, la république démocratique, fut érigé. La bourgeoisie, impuissante et lâche par nature, ne fournit aucune force, ne montra aucune volonté de réaliser cet idéal dans la lutte. Elle baissa pavillon devant la couronne et la noblesse, se contenta du droit d’exploiter économiquement les masses et réduisit le parlementarisme à une parodie. Il en résulta alors pour la classe ouvrière le devoir d’ envoyer des représentants au parlement. Ceux-ci reprirent les revendications démocratiques des mains perfides de la bourgeoisie. Ils en firent une propagande énergique. Ils tentèrent de les inscrire dans la législation. La social-démocratie se donna dans ce but un programme démocratique minimum. Un programme de revendications actuelles et pratiques, adaptées à l’époque bourgeoise. Son action au parlement était dominée par ce programme. Dominée par le souci d’obtenir pour la classe ouvrière elle aussi, et pour son activité politique, les avantages d’un champ de manœuvre légal, en construisant et en parachevant la démocratie formelle bourgeoise libérale. Lorsque Wilhelm Liebknecht proposa l’absentéisme [2], il s’agissait d’une méconnaissance de la situation historique. Si la social-démocratie voulait être efficace comme parti politique, elle devait entrer au parlement. Il n’y avait aucune autre possibilité d’agir et de se faire valoir politiquement. Lorsque les syndicalistes se détournèrent du parlementarisme et prêchèrent l’antiparlementarisme, cela faisait honneur à leur appréciation sur la vanité et la corruption croissante de la pratique parlementaire. Mais, en pratique, ils exigeaient de la social-démocratie quelque chose d’impossible. Ils exigeaient que l’on prenne une décision allant à l’encontre de la nécessité historique, que la social-démocratie renonce à elle-même. Celle-ci ne pouvait pas adopter ce point de vue. Elle devait aller au parlement car elle était un parti politique.

III

Le KPD lui aussi est devenu un parti politique. Un parti dans le sens historique, comme les partis bourgeois, comme la SPD et l’USPD. Les chefs ont la parole en premier. Ils parlent, promettent, séduisent, commandent. Les masses, quand elles sont là, se trouvent devant le fait accompli. Elles ont à se mettre en rang, à marcher au pas. Elles ont à croire, à se taire, à payer. Elles ont à recevoir les ordres et les instructions et à les exécuter. Et elles ont à voter ! Leurs chefs veulent entrer au parlement. Ils sont donc à élire. Après quoi, les masses s’en tenant à une soumission muette et à une passivité dévote, ce sont les chefs qui font de la haute politique au parlement. Le KPD lui aussi est devenu un parti politique. Le KPD lui aussi veut aller au parlement. La centrale du KPD ment lorsqu’elle dit aux masses qu’elle ne veut entrer au parlement que pour le détruire. Elle ment lorsqu’elle certifie qu’elle ne veut accomplir au parlement aucun travail positif [3]. Elle ne détruira pas le parlement, elle ne le veut pas, elle ne le peut pas. Elle fera un « travail positif » au parlement, elle y est contrainte, et elle le veut. Elle en vit ! Le KPD est devenu un parti parlementaire comme les autres partis. Un parti du compromis, de l’opportunisme, de la critique et de la joute oratoire. Un parti qui a cessé d’être révolutionnaire.

IV

Regardez-le !

Il revient au parlement. Il reconnaît les syndicats. Il s’incline devant la constitution démocratique [4]. Il fait la paix avec le pouvoir régnant. Il se place sur le terrain des rapports de force réels. Il prend part à l’oeuvre de restauration nationale et capitaliste.

Qu’est ce qui le différencie de l’USPD ?

Il critique au lieu de nier.

Il fait de l’opposition au lieu de faire la révolution.

Il marchande au lieu d’agir [5].

Il bavarde au lieu de lutter.

C’est pourquoi il cesse d’être une organisation révolutionnaire. Il devient un parti social-démocrate. Il ne se distingue des Scheidemann et des Däumig que par des nuances.

C’est l’avatar de l’USPD.

Il deviendra bientôt un parti de gouvernement, avec celui de Scheidemann et celui de Däumig. Et ce sera sa fin !

V

Il reste une consolation aux masses : il y a toujours une opposition ! Cette opposition ne prend pas sa place dans le départ pour le camp de la contre-révolution.

Que pouvait-elle faire ? Qu’a-t-elle fait ?

Elle s’est rassemblée et s’est unie en une organisation politique. Cela était-il nécessaire ?

Les éléments les plus mûrs politiquement, les plus décidés et les plus actifs d’un point de vue révolutionnaire, ont le devoir de former la phalange de la révolution. Ils ne pouvaient accomplir ce devoir que sous forme de phalange, c’est-à-dire de formation fermée. Ils sont l’élite du prolétariat révolutionnaire. Par le caractère fermé de leur organisation, ils gagnent en force et acquièrent une profondeur de jugement toujours plus grande. Ils se manifestent en tant qu’avant-garde du prolétariat, comme volonté d’action vis-à-vis des individus hésitants et confus. Au moment décisif ils forment le centre magnétique de, toute activité. Ils sont une organisation politique.

Mais pas un parti politique.

Pas un parti au sens traditionnel.

Le sigle de Parti Communiste Ouvrier (KAPD) est le dernier vestige extérieur - bientôt superflu ! - d’une tradition qu’un simple coup d’éponge ne suffit pas malheureusement à effacer d’une idéologie politique de masse, hier encore vivante, mais aujourd’hui dépassée. Mais ce vestige lui aussi sera effacé. L’organisation des premières lignes communistes de la révolution ne doit pas être un parti habituel, sous peine de mort, sous peine de reproduire le sort qui échoit au KPD.

L’époque des fondations de partis est passée, parce qu’est passée l’époque des partis politiques en général.

Le KPD est le dernier parti. Sa banqueroute est la plus honteuse, sa fin est la plus dépourvue de dignité et de gloire...

Mais qu’advient-il de l’opposition ? Qu’advient-il de la révolution ?

VI

La révolution n’est pas une affaire de parti. Les trois partis sociaux-démocrates [6] ont la folie de considérer la révolution comme leur propre affaire de parti et de proclamer la victoire de la révolution comme leur but de parti.

La révolution est l’affaire politique et économique de la totalité de la classe prolétarienne. Seul le prolétariat en tant que classe peut mener la révolution à la victoire.

Tout le reste est superstition, démagogie, charlatanerie politique. Ce dont il s’agit, c’est de concevoir le prolétariat comme classe et de déclencher son activité pour la lutte révolutionnaire. Sur la base la plus large, dans le cadre le plus vaste.

C’est pourquoi tous les prolétaires prêts au combat révolutionnaire, sans se soucier de la provenance ni de la base sur laquelle ils se recrutent, doivent être rassemblés dans les ateliers et les entreprises en organisations révolutionnaires d’entreprises, et être réunis dans le cadre de l’Union Générale des Travailleurs (AAU). L’Union Générale des Travailleurs, ce n’est pas a « n’importe qui », ce n’est pas une salade, ni une formation fortuite. C’est le regroupement de tous les éléments prolétariens prêts à une activité révolutionnaire, qui se déclarent pour la lutte de classe, pour le système des conseils et pour la dictature.

C’est l’armée révolutionnaire du prolétariat.

Cette Union Générale des Travailleurs prend racine dans les entreprises, et s’édifie d’après les branches d’industries, de bas en haut, fédérativement à la base et organisée au sommet par le système des hommes de confiance révolutionnaires. Elle pousse du bas vers le haut, à partir des masses ouvrières. Elle s’élève en conformité avec elles : c’est la chair et le sang du prolétariat ; la force qui la pousse, c’est l’action des masses ; son âme, c’est le souffle brûlant de la révolution.

Elle n’est pas une création de chefs. Ce n’est pas une construction subtilement agencée. Pas un parti politique avec bavardage parlementaire et bonzes payés. Pas non plus un syndicat. C’est le prolétariat révolutionnaire.

VII

Que va donc faire le KAPD ?

Il créera des organisations révolutionnaires d’entreprise.

Il propagera l’Union Générale des Travailleurs.

Construisant d’entreprises à entreprises, de branches industrielles a branches industrielles, il formera les cadres des masses révolutionnaires. Il les formera pour l’assaut, il les raffermira et leur donnera des forces pour le combat décisif, jusqu’à ce que toute résistance de la part du capitalisme en train de s’écrouler puisse être vaincue. Il insufflera aux masses combattantes la confiance en leur propre force, garantie de toute victoire (dans la mesure où cette confiance les libérera des chefs ambitieux et traîtres. Et à partir de l’Union Genérale des Travailleurs, commençant dans les entreprises, s’étendant sur les régions économiques, et finalement sur toute le pays, se cristallisera le mouvement communiste. Le nouveau « parti » communiste, qui n’est plus un parti.

Mais qui est-pour la première fois-communiste ! Coeur et tête de la révolution !

VIII

Représentons-nous le processus de manière concrète. Il y a 200 hommes dans une entreprise. Une partie d’entre eux appartiennent à l’AAU et fait de la propagande pour elle, tout d’abord sans succès. Mais le premier combat, dans lequel les syndicats, naturellement, flanchent, rompt les anciens liens. Bientôt 100 hommes sont passées à l’Union. Il y a parmi eux 20 communistes, le reste étant composé de gens de l’USPD, de syndicalistes et d’inorganisés. Au début l’USPD inspire la plus grande confiance. Sa politique domine la tactique des combats qui sont menés dans l’entreprise. Cependant lentement, mais sûrement, la politique de l’USPD s’ avère fausse, non-révolutionnaire. La confiance que les travailleurs ont pour l’USPD s’atténue. La politique des communistes s’affirme. Les 20 communistes deviennent 50, puis 100 et plus, bientôt le groupe communiste domine politiquement la totalité de l’entreprise, détermine la tactique de l’Union, domine dans les combats pour le but révolutionnaire. Il en est ainsi en petit comme en grand. La politique communiste s’implante d’entreprise à entreprise, de région économique à région économique. Elle se réalise, gagne le commandement, devient le corps, la tête et l’idée directrice. C’est à partir des cellules des groupes communistes dans les entreprises, à partir des secteurs de masse communistes dans les régions économiques que se constitue-dans l’édification du système des conseils-le nouveau mouvement communiste.

Donc : une « révolutionnarisation » des syndicats, une « restructuration » ? Et combien de temps durera ce processus ? Des années ? Des dizaines d’années ? Jusqu’à 1926 par hasard ? [7]

En aucun cas.

Le but ne saurait être de démolir, d’anéantir le colosse d’argile des centrales syndicales avec leurs 7 millions de membres, pour les reconstruire après sous une autre forme.

Le but c’est de s’emparer des leviers de commande dans les entreprises prépondérantes pour l’industrie, pour le processus de production social, et par là pour emporter la décision dans le combat révolutionnaire. De s’emparer du levier qui peut mettre en l’air le capitalisme dans des branches et des régions industrielles entières.

C’est là que la disponibilité résolue à l’action d’une organisation unique peut, le cas échéant, l’emporter en efficacité sur toute une grève générale.

C’est là que le David de l’entreprise abat le Goliath de la bureaucratie syndicale.

IX

Le KPD a cessé d’être l’incarnation du mouvement communiste en Allemagne.

Il a beau se réclamer bruyamment de Marx, de Lénine, de Radek ! Il ne forme que le dernier membre du front unique de la contre-révolution. Bientot il se présentera en bonne entente avec la SPD et l’USPD, dans le cadre d’un front unique pour un gouvernement ouvrier « purement socialiste ».

Son assurance d’une « opposition loyale » envers les partis ont meurtriers qui ont trahi les ouvriers en est une étape. Renoncer à exterminer de façon révolutionnaire les Ebert et les Kautsky (cf. Die Rote Fahne du 21 mars 1920 ), s’allier tacitement avec eux.

Ebert-Kautsky-Lévi.

Le dernier stade du capitalisme sur sa fin.

Le dernier « secours politique » de la bourgeoisie allemande.

La fin.

La fin des partis eux aussi, de la politique de parti, de la supercherie des partis, de la trahison des partis. (C’est le nouveau début du mouvement communiste.

Le Parti Communiste Ouvrier.

Les organisations d’entreprise révolutionnaires, regroupées dans l’Union Générale des Travailleurs.

Les conseils révolutionnaires.

Le congrès des conseils révolutionnaires.

Le gouvernement des conseils révolutionnaires.

La dictature communiste des conseils.

Notes

[1] En Allemagne (Vereine).

[2] Wilhelm Liebknecht, le père de Karl Liebknecht, avait été l’un des fondateurs du parti socialiste allemand. Il avait défendu l’abstentionnisme aux élections (avant 1875) contre l’avis de Marx et Engels.

[3] cf. la politique d’ « opposition loyale » après le putsch de Kapp. Cf. la politique du KPL) au parlement, poussant le gouvernement à la reprise des relations diplomatiques et à l’alliance avec la Russie. Cf. la tactique des « gouvernements ouvriers », appliquée en Saxe et en Thuringe en 1923 (gouvernements de coalition s’appuyant sur une majorité parlementaire composée par les partis ouvriers).

[4] La constitution « de Weimar », adoptée en juillet 1919.

[5] Jeu de mot : « Sie verkandett, anstatt au hundeln”

[6] La SPD, L’USPD et le KPD

[7] 1926 date calculée par Lévi pour la prochaine crise économique mondiale ; ce n’est qu’à ce moment-là qu’il faudrait adopter le tactique révolutionnaire.

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