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SUR LES GUERRES

lundi 28 février 2011, par CZIntersiderale

Extrait de la premi√®re lettre du Sup Marcos √ don Luis Villoro, d√©but d’un √©change √©pistolaire sur √‰thique et Politique. Janvier-f√©vrier 2011. Partie 2 sur les 4 qui constituent la premi√®re lettre, laquelle appara√ģtra int√©gralement dans le prochain num√©ro de la revue "Rebeld√≠a".

(…)

En tant que peuples originaires mexicains et en tant qu’EZLN, nous avons quelque chose √ dire sur la guerre. Surtout si elle se livre dans notre g√©ographie et dans le pr√©sent calendrier :

Mexique, d√©buts du XXIe si√®cle…

II.- LA GUERRE DU MEXIQUE D’EN HAUT

"Je souhaiterais la bienvenue √ presque n’importe quelle guerre, parce que je crois que ce pays en a besoin." Theodore Roosevelt

Et voil√ qu’√ pr√©sent notre r√©alit√© nationale est envahie par la guerre. Une guerre qui non seulement n’est plus lointaine pour qui avait l’habitude de la voir dans des g√©ographies ou des calendriers distants, mais qui commence √ gouverner les d√©cisions et ind√©cisions de ceux qui ont cru que les conflits guerriers ne se trouvaient que dans les bulletins d’informations et les films de lieux aussi lointains que… l’Irak, l’Afghanistan,… le Chiapas.

Et dans tout le Mexique, gr√Ęce au parrainage de Felipe Calder√≥n Hinojosa, nous n’avons plus besoin de recourir √ la g√©ographie du Moyen-Orient pour avoir une r√©flexion critique sur la guerre. Il n’est plus n√©cessaire de remonter le calendrier jusqu’au Vietnam, √ la baie des Cochons, et toujours √ la Palestine.

Et je ne mentionne pas le Chiapas et la guerre contre les communaut√©s indig√®nes zapatistes, parce qu’il est bien connu qu’elle n’est pas √ la mode (pour y parvenir, le gouvernement du Chiapas a d√©pens√© pas mal d’argent pour obtenir que les m√©dias ne le rangent pas dans l’horizon de la guerre, mais dans celui des "avanc√©es" dans la production de biodiesel, le "bon" traitement des migrants, les "succ√®s" agricoles et autres fables attrape-nigauds vendus aux comit√©s de r√©daction qui signent, comme s’ils √©taient d’eux, les bulletins gouvernementaux pauvres en r√©daction et en arguments).

L’irruption de la guerre dans la vie quotidienne du Mexique actuel ne vient pas d’une insurrection ni de mouvements ind√©pendantistes ou r√©volutionnaires qui se disputent leur r√©√©dition sur le calendrier cent ou deux cents ans plus tard. Elle vient, comme toutes les guerres de conqu√™te, d’en haut, du pouvoir.

Et cette guerre trouve en Felipe Calder√≥n Hinojosa son instigateur et promoteur institutionnel (et, √ pr√©sent, honteux de l’√™tre).

Celui qui a pris possession de l’ex√©cutif f√©d√©ral par la voie du fait accompli ne s’est pas satisfait de l’appui m√©diatique ; il a d√ » recourir √  quelque chose de plus pour d√©tourner l’attention et √©chapper √ la remise en cause massive de sa l√©gitimit√© : la guerre.

Quand Felipe Calder√≥n Hinojosa a fait sienne la proclamation de Theodore Roosevelt (que certains attribuent √ Henry Cabot Lodge) suivant laquelle "ce pays a besoin d’une guerre", il a re√ßu en r√©ponse la m√©fiance craintive des chefs d’entreprise mexicains, l’enthousiaste approbation du haut commandement militaire et les applaudissements nourris de qui commande vraiment : le capital √©tranger.

La critique de cette catastrophe nationale appel√©e "guerre contre le crime organis√©" devrait √™tre compl√©t√©e par une analyse en profondeur de ses stimulants √©conomiques. Je ne me r√©f√®re pas seulement √ cet antique axiome qui veut que, dans les √©poques de crise et de guerre, la d√©pense somptuaire augmente. Et pas non plus seulement aux sursalaires que per√ßoivent les militaires (au Chiapas, les haut grad√©s touchaient, ou touchent, un salaire suppl√©mentaire de 130 % parce qu’ils se trouvent en "zone de guerre"). Il faudrait chercher aussi du c√īt√© des brevets, des fournisseurs et des cr√©dits internationaux qui ne se trouvent pas dans ce qu’on appelle l’"Initiative M√©rida".

Si la guerre de Felipe Calder√≥n Hinojosa (qu’on a essay√©, en vain, de faire endosser √ tous les Mexicains) est un n√©goce (et elle l’est), il faut encore r√©pondre √ ces questions : pour qui est-ce un n√©goce, et quel montant mon√©taire il atteint ?

Quelques estimations économiques

Ce n’est pas rien, ce qui est en jeu :

(note : les quantit√©s d√©taill√©es ne sont pas exactes du fait qu’il n’y a aucune clart√© dans les chiffres gouvernementaux officiels. C’est pourquoi dans certains cas on a eu recours √ ce qui est publi√© dans le Journal officiel de la F√©d√©ration, et on l’a compl√©t√© avec des donn√©es des minist√®res et de l’information journalistique s√©rieuse).

Dans les quatre premi√®res ann√©es de la "guerre contre le crime organis√©" (2007-2010), les principaux organismes gouvernementaux qui en √©taient charg√©s (minist√®re de la D√©fense nationale – c’est-√ -dire arm√©es de terre et de l’air – minist√®re de la Marine, minist√®re de la Justice et minist√®re de la S√©curit√© publique) ont re√ßu du budget de d√©penses de la F√©d√©ration une somme sup√©rieure √ 366 milliards de pesos (environ 30 milliards de dollars au taux de change actuel). Ces quatre d√©pendances du gouvernement f√©d√©ral ont re√ßu : en 2007, plus de 71 milliards de pesos ; en 2008, plus de 80 milliards ; en 2009, plus de 113 milliards, et en 2010 √ßa a √©t√© plus 102 milliards de pesos. √€ quoi il faut ajouter les plus de 121 milliards de pesos (environ 10 milliards de dollars) qu’elles recevront en cette ann√©e 2011.

Le seul minist√®re de la S√©curit√© publique est pass√© de 13 milliards de pesos de budget en 2007 √ plus de 35 milliards en 2011 (peut-√™tre est-ce parce que les productions cin√©matographiques sont plus co√ »teuses).

Selon le Troisi√®me Rapport de gouvernement de septembre 2009, au mois de juin de la m√™me ann√©e les forces arm√©es f√©d√©rales comptaient un effectif de 254 705 hommes (202 355 pour l’arm√©e de terre et l’arm√©e de l’air, et 52 350 pour la flotte).

En 2009, le budget pour la D√©fense nationale a √©t√© de 43 milliards 623 millions 321 860 pesos, auxquels se sont ajout√©s 8 milliards 762 millions 315 960 pesos (25,14 % de plus), au total : plus de 52 milliards de pesos pour les arm√©es de terre et de l’air. Le minist√®re de la Marine : plus de 16 milliards de pesos ; la S√©curit√© publique : presque 33 milliards de pesos ; et le minist√®re de la Justice : plus de 12 milliards de pesos.

Total du budget pour la "guerre contre le crime organis√©" en 2009 : plus de 113 milliards de pesos.

En 2010, un soldat f√©d√©ral du rang gagnait 46 380 pesos par an ; un g√©n√©ral de division touchait un million 603 080 pesos annuels, et le ministre de la D√©fense nationale percevait des revenus annuels d’un million 859 712 pesos.

Si je ne me trompe pas dans les comptes, avec le budget guerrier total de 2009 (113 milliards de pesos pour les quatre minist√®res), on aurait pu payer les salaires annuels de deux millions et demi de simples soldats ; ou de 70 500 g√©n√©raux de division ; ou de 60 700 titulaires du minist√®re de la D√©fense nationale.

Mais, bien entendu, tout ce qui entre dans le budget ne va pas aux salaires et aux prestations. Il y a besoin d’armes, d’√©quipements, de balles… parce que ceux qu’on a ne fonctionnent plus ou sont obsol√®tes.

"Si l’arm√©e mexicaine entrait en guerre avec ses quelque 150 000 armes et ses 331,3 millions de cartouches contre un ennemi interne ou externe, sa puissance de feu serait tout juste suffisante pour douze jours de combat continu en moyenne, signalent des estimations de l’√©tat-major de la D√©fense nationale (Emaden) √©labor√©es pour chacune des armes, arm√©e de terre et arm√©e de l’air. D’apr√®s les pr√©visions, le feu d’artillerie des obusiers (canons) de 105 millim√®tres permettrait de tenir, par exemple, seulement 5,5 jours en tirant en continu les quinze munitions pour cette arme. Les unit√©s blind√©es, d’apr√®s cette analyse, ont 2 662 munitions de 75 millim√®tres.

Si elles entraient en combat, les unit√©s blind√©es d√©penseraient toutes leurs munitions en neuf jours. Quand √ l’arm√©e de l’air, on signale qu’il existe √ peine plus de 1,7 million de cartouches de calibre 7,62 mm qui sont employ√©es par les avions PC-7 et PC-9, et par les h√©licopt√®res Bell 212 et MD-530. Dans une conflagration, ce 1,7 million de cartouches s’√©puiserait en cinq jours de feu a√©rien, selon les calculs du minist√®re. Cet organisme fait remarquer que les 594 √©quipements de vision nocturne et les 3 095 GPS utilis√©s par les Forces sp√©ciales pour combattre les cartels de la drogue ’ont accompli tout leur temps de service’.

Les carences et le gaspillage dans les rangs des arm√©es de terre et de l’air sont manifestes et atteignent des niveaux difficiles √ imaginer dans pratiquement tous les secteurs d’op√©ration de l’institution. L’analyse de la D√©fense nationale signale que les goggles de vision nocturne et les GPS ont entre cinq et treize ans d’anciennet√© et ’ont accompli tout leur temps de service’. C’est la m√™me chose avec les ’150 392 casques anti-fragments’ qu’utilisent les troupes. 70 % d’entre eux ont termin√© leur vie utile en 2008, et les 41 160 gilets pare-balles le feront en 2009 (…).

Dans ce panorama, l’arm√©e de l’air appara√ģt comme la plus touch√©e par le retard et la d√©pendance technologiques vis-√ -vis de l’√©tranger, en particulier des √‰tats-Unis et d’Isra√« l. D’apr√®s le minist√®re les d√©p√īts d’armes de l’arm√©e de l’air comptent 753 bombes de 250 √ 1 000 livres chacune. Les avions F-5 et PC-7 Pilatus utilisent ces armes. Les 753 existantes permettent de combattre air-terre durant une journ√©e. Les 87 740 munitions de calibre 20 mm pour jets F-5 permettent de combattre des ennemis internes ou externes pendant six jours. Enfin, le minist√®re r√©v√®le qu’en ce qui concerne les missiles air-air pour les avions F-5, le stock est de 45 pi√®ces, ce qui repr√©sente uniquement une journ√©e de feu a√©rien." Jorge Alejandro Medell√≠n dans "El Universal", M√©xico, 2 janvier 2009.

√‡a, c’est ce qu’on conna√ģt en 2009, deux ans apr√®s le d√©but de la soi-disant "guerre" du gouvernement f√©d√©ral. Laissons de c√īt√© la question √©vidente : comment a-t-il √©t√© possible que le chef supr√™me des forces arm√©es, Felipe Calder√≥n Hinojosa, se lance dans une guerre ("de longue haleine", dit-il), sans disposer des conditions mat√©rielles minimales pour la mener, et ne parlons m√™me pas de "la gagner" ? Alors demandons-nous : quelles industries d’armement vont b√©n√©ficier des achats d’armes, d’√©quipement, et de munitions ?

Si le principal promoteur de cette guerre est l’empire aux barres et aux troubles √©toiles (si on compte bien, en r√©alit√© les seules f√©licitations qu’a re√ßues Felipe Calder√≥n Hinojosa sont venues du gouvernement nord-am√©ricain), il ne faut pas perdre de vue qu’au nord du R√≠o Bravo, on n’accorde pas d’aides ; on fait des investissements, c’est-√ -dire des affaires.

Victoires et défaites

Les √‰tats-Unis gagnent-ils quelque chose √ cette guerre "locale" ? La r√©ponse est oui. En laissant de c√īt√© les profits √©conomiques et l’investissement mon√©taire en armes, munitions et √©quipement (n’oublions pas que les √‰tats-Unis sont le principal fournisseur de tout cela aux deux camps oppos√©s : les autorit√©s et les "d√©linquants" – la "guerre contre la d√©linquance organis√©e" est une affaire en or pour l’industrie militaire nord-am√©ricaine), on trouve, comme r√©sultat de cette guerre, une destruction/d√©peuplement et une reconstruction/r√©organisation g√©opolitique qui leur sont favorables.

Cette guerre (perdue par le gouvernement sit√īt con√ßue non comme solution √  un probl√®me d’ins√©curit√©, mais √ un probl√®me de l√©gitimit√© contest√©e) est en train de d√©truire le dernier retranchement qui reste √ une nation : son tissu social.

Quelle guerre pourrait √™tre meilleure pour les √‰tats-Unis que celle-ci, qui lui rapporte des profits, un territoire et un contr√īle politique et militaire, sans les g√™nants "body bags" et les mutil√©s de guerre qui lui reviennent, autrefois du Vietnam, aujourd’hui d’Irak et d’Afghanistan ?

Les r√©v√©lations de Wikileaks sur les opinions au sein du haut commandement nord-am√©ricain √ propos des "d√©ficiences" de l’appareil r√©pressif mexicain (son inefficacit√© et sa promiscuit√© avec la d√©linquance) ne sont pas nouvelles. Ce n’est pas seulement parmi le commun des mortels, mais aussi dans les hautes sph√®res du gouvernement et du pouvoir au Mexique que c’est une certitude. La blague suivant laquelle c’est une guerre in√©gale parce que le crime organis√© l’est, organis√©, et pas le gouvernement mexicain, est une lugubre v√©rit√©.

Le 11 d√©cembre 2006 a commenc√© formellement cette guerre avec ce qu’on a appel√© alors "l’Op√©ration conjointe Michoac√°n". Sept mille √©l√©ments de l’arm√©e, de la marine et des polices f√©d√©rales on lanc√© une offensive (populairement connue sous le nom de "michoacanazo" ou "le coup du Michoac√°n") qui, une fois pass√©e l’euphorie m√©diatique de ces jours-l√ , s’est r√©v√©l√©e un √©chec. Le commandant militaire en √©tait le g√©n√©ral Manuel Garc√≠a Ruiz et le responsable de l’op√©ration Gerardo Garay Cadena, du minist√®re de la S√©curit√© publique. √€ pr√©sent, et ce depuis d√©cembre 2008, Gerardo Garay Cadena est en prison au p√©nitencier de haute s√©curit√© de Tepic (Nayarit), accus√© de collusion avec "el Chapo" Guzm√°n Loera.

Et √ chaque pas accompli dans cette guerre il est plus difficile au gouvernement f√©d√©ral d’expliquer o√Ļ se trouve l’ennemi √ vaincre.

Jorge Alejandro Medell√≠n est un journaliste qui collabore √ divers m√©dias – la revue "Contral√≠nea", l’hebdomadaire "Acentoveintiuno" et le site d’informations Eje central, entre autres – et qui s’est sp√©cialis√© dans les sujets du militarisme, des forces arm√©es, de la s√©curit√© nationale et du narcotrafic. En octobre 2010, il a re√ßu des menaces de mort pour un article o√Ļ il signalait de possibles liens du narcotrafic avec le g√©n√©ral Felipe de Jes√ļs Espitia, ancien commandant de la Ve Zone militaire, ancien chef de la Section Sept – Op√©rations contre le narcotrafic – sous le gouvernement de Vicente Fox et responsable du Mus√©e du stup√©fiant situ√© dans les bureaux de la S-7. Le g√©n√©ral Espitia a √©t√© mut√© de son poste de commandant de la Ve Zone militaire √ cause de l’√©chec retentissant des op√©rations qu’il avait ordonn√©es √ Ciudad Ju√°rez et de la pauvre r√©ponse qu’il a apport√©e aux massacres commis dans cette ville frontali√®re.

Mais l’√©chec de la guerre f√©d√©rale contre la "d√©linquance organis√©e", joyau de la couronne du gouvernement de Felipe Calder√≥n Hinojosa, n’est pas une perspective √ d√©plorer pour le pouvoir aux √‰tats-Unis : c’est le but √ atteindre.

Les grands m√©dias ont beau s’efforcer de pr√©senter comme d’√©clatantes victoires de la l√©galit√© les escarmouches qui ont lieu tous les jours sur le territoire national, ils ne parviennent pas √ convaincre.

Et pas seulement parce que les grands m√©dias ont √©t√© d√©pass√©s par les formes d’√©change d’information d’une grande partie de la population (entre autres les r√©seaux sociaux et la t√©l√©phonie mobile, mais pas seulement), √©galement, et surtout, parce que le ton de la propagande gouvernementale est pass√© de la tentative de tromperie √ la tentative de foutage de gueule, depuis le "m√™me si √ßa n’en a pas l’air, nous sommes en train de gagner" jusqu’√ "la minorit√© ridicule" de d√©linquants, en passant par les fanfaronnades de comptoir du haut fonctionnaire de service.

Sur cette autre d√©faite de la presse, √©crite, de radio et de t√©l√©vision, je reviendrai dans une autre lettre. Pour l’instant, et en ce qui concerne le sujet qui nous occupe, il suffit de rappeler que le "il ne se passe rien au Tamaulipas", qui √©tait proclam√© par les bulletins d’information (plus particuli√®rement √ la radio et √ la t√©l√©vision), a √©t√© mis en d√©route par les vid√©os prises par des citoyens avec des t√©l√©phones portables ou des cam√©ras d’amateur et partag√©es sur Internet.

Mais revenons √ cette guerre que Felipe Calder√≥n Hinojosa, √ ce qu’il pr√©tend, n’a jamais appel√©e "guerre". Il ne l’a pas appel√©e ainsi, pas vrai ?

"Voyons si c’est une guerre ou si √ßa ne l’est pas ; le 5 d√©cembre 2006, Felipe Calder√≥n a dit : ’Nous travaillons √ gagner la guerre contre la d√©linquance…’ Le 20 d√©cembre 2007, durant un petit d√©jeuner avec du personnel de la Marine, monsieur Calder√≥n a utilis√© jusqu’√ quatre fois en un seul discours le terme de guerre. Il a dit : ’La soci√©t√© reconna√ģt tout particuli√®rement le r√īle de nos marins dans la guerre que mon gouvernement m√®ne contre l’ins√©curit√©…’, ’La loyaut√© et l’efficacit√© des Forces arm√©es sont une des armes les plus puissantes dans la guerre que nous livrons contre elle…’, ’En commen√ßant cette guerre frontale contre la d√©linquance, j’ai signal√© que ce serait une lutte de longue haleine’, ’… c’est pr√©cis√©ment comme √ßa que sont les guerres…’. Mais il y a plus encore : le 12 septembre 2008, lors de la c√©r√©monie de cl√īture et d’ouverture des Cours du syst√®me √©ducatif militaire, l’autod√©nomm√© ’Pr√©sident de l’emploi’ a pris son envol en pronon√ßant en une demi-douzaine d’occasions le terme de guerre contre le crime : ’Aujourd’hui notre pays livre une guerre tr√®s diff√©rente de celle qu’eurent √ affronter les insurg√©s en 1810, une guerre distincte de celle qu’affront√®rent les cadets du Coll√®ge militaire il y a 161 ans…’, ’… tous les Mexicains de notre g√©n√©ration ont le devoir de d√©clarer la guerre aux ennemis du Mexique… Aussi, dans cette guerre contre la d√©linquance…’, ’Il est indispensable que nous tous, qui nous joignons √  ce front commun, nous passions de la parole aux actes et que nous d√©clarions, vraiment, la guerre aux ennemis du Mexique…’, ’Je suis convaincu que cette guerre, nous allons la gagner…’ (Alberto Vieyra G√≥mez, Agence mexicaine de nouvelles, 27 janvier 2011).

En profitant du calendrier pour se contredire, Felipe Calder√≥n Hinojosa n’arrange pas ses affaires, et ne se corrige pas sur le plan des concepts. Non, ce qu’il y a, c’est que les guerres, on les gagne ou on les perd (dans ce cas, on les perd) et que le gouvernement f√©d√©ral ne veut pas reconna√ģtre que le point essentiel de sa gestion a √©chou√© sur les plans militaire et politique.

Guerre sans fin ? La diff√©rence entre la r√©alit√©… et les jeux vid√©o

Face √ l’√©chec ind√©niable de sa politique guerri√®re, Felipe Calder√≥n Hinojosa va-t-il changer de strat√©gie ?

La r√©ponse est NON. Et pas seulement parce que la guerre d’en haut est un n√©goce, et que comme tout n√©goce elle se maintient tant qu’elle continue √  g√©n√©rer des profits.

Felipe Calder√≥n Hinojosa, le commandant en chef des forces arm√©es ; le fervent admirateur de Jos√© Mar√≠a Aznar ; l’auto-d√©nomm√© "l’enfant terrible" ; l’ami d’Antonio Sol√° ; le "gagnant" de la pr√©sidence par un demi pour cent des voix, gr√Ęce √ l’alchimie d’Elba Esther Gordillo ; celui des invectives autoritaires plut√īt du style des caprices de gamin ("vous descendez, ou je vous envoie chercher") ; celui qui veut masquer avec du sang encore celui des enfants assassin√©s √ la garderie ABC √ Hermosillo (Sonora) ; celui qui a accompagn√© sa guerre militaire d’une guerre contre le travail digne et le salaire juste ; celui de l’autisme calcul√© face aux assassinats de Marisela Escobedo et Susana Ch√°vez Castillo ; celui qui distribue les √©tiquettes mortuaires de "membres du crime organis√©" aux petites filles et petits gar√ßons, hommes et femmes, qui ont √©t√© et qui sont assassin√©s parce que c’est comme √ßa, parce qu’ils ont eu la malchance de se trouver au mauvais endroit √ la mauvaise date, et qui ne parviennent m√™me pas √ √™tre nomm√©s parce que personne n’en tient le compte, ni dans la presse, ni dans les r√©seaux sociaux.

Lui, Felipe Calderón Hinojosa, est aussi un fan des jeux vidéo de stratégie militaire.

Felipe Calder√≥n Hinojosa est le gamer "qui, en quatre ans, a transform√© le pays en une version mondaine de The Age of Empires – son jeu vid√©o pr√©f√©r√© – (…) un amoureux – et mauvais strat√®ge – de la guerre" (Diego Osorno, dans "Milenio Diario", 3 octobre 2010).

C’est lui qui nous am√®ne √ demander : le Mexique est-il gouvern√© √ la fa√ßon d’un jeu vid√©o ? (Je crois que je peux poser ce genre de questions compromettantes sans risque d’√™tre licenci√© pour manquement √ "un code d’√©thique" g√©r√© par la publicit√© payante).

Felipe Calder√≥n Hinojosa ne s’arr√™tera pas. Et pas seulement parce que les forces arm√©es ne le lui permettraient pas (les affaires sont les affaires), mais aussi √ cause de l’obstination qui caract√©rise la vie politique du "commandant en chef" des forces arm√©es mexicaines.

Rafra√ģchissons un peu les m√©moires. En mars 2001, quand Felipe Calder√≥n Hinojosa √©tait le coordinateur parlementaire des d√©put√©s f√©d√©raux du Parti d’action nationale, a eu lieu ce lamentable spectacle du PAN qui refusait qu’une d√©l√©gation indig√®ne conjointe du Congr√®s national indig√®ne et de l’EZLN fasse usage de la tribune du Congr√®s de l’Union √ l’occasion de ce qu’on a appel√© la "marche de la couleur de la terre".

Bien que cela d√©signe le PAN comme une organisation politique raciste et intol√©rante (ce qu’il est) qui refuse aux indig√®nes le droit √ √™tre √©cout√©s, Felipe Calder√≥n Hinojosa est rest√© camp√© dans son refus. Tout lui disait que c’√©tait une erreur d’assumer cette position, mais le coordinateur des d√©put√©s panistes n’a pas c√©d√© (et a fini, avec Diego Fern√°ndez de Cevallos et d’autres illustres panistes dans un des salons priv√©s de la chambre, √ regarder √ la t√©l√©vision les indig√®nes prendre la parole dans un espace que la classe politique r√©serve pour ses sayn√®tes).

"Tant pis pour le co√ »t politique", aurait dit alors Felipe Calder√≥n Hinojosa.

√€ pr√©sent il dit la m√™me chose, m√™me si aujourd’hui il ne s’agit plus des co√ »ts politiques assum√©s par un parti politique, mais des co√ »ts humains que paie le pays entier √ cause de cet ent√™tement.

Sur le point de terminer cette missive, je suis tomb√© sur les d√©clarations de la secr√©taire √ la S√©curit√© int√©rieure des √‰tats-Unis, Janet Napolitano, sp√©culant sur de possibles alliances entre Al Qaeda et les cartels mexicains de la drogue. La veille, le sous-secr√©taire de l’Arm√©e des √‰tats-Unis, Joseph Westphal, avait d√©clar√© qu’au Mexique il y a une forme d’insurrection dirig√©e par les cartels de la drogue qui, potentiellement, pourraient s’emparer du gouvernement, ce qui impliquerait une r√©ponse militaire √©tasunienne. Il a ajout√© qu’il ne souhaitait pas voir une situation o√Ļ des soldats √©tasuniens seraient envoy√©s combattre une insurrection "sur notre fronti√®re… ou avoir √ les envoyer franchir cette fronti√®re" vers le Mexique.

Pendant ce temps, Felipe Calder√≥n Hinojosa assistait √ un simulacre de lib√©ration d’otages dans un village reconstitu√©, fa√ßon d√©cor de cin√©ma, dans l’√‰tat de Chihuahua et montait dans un avion de combat F-5, s’asseyait sur le si√®ge du pilote et plaisantait avec un "envoyez les missiles".

Des jeux vid√©o de strat√©gie aux "simulateurs de combat a√©rien" et aux "tirs √ la premi√®re personne" ? De Age of Empires √ HAWX ?

Le HAWX est un jeu vid√©o de combat a√©rien o√Ļ, dans un futur proche, les entreprises militaires priv√©es (private military company) ont remplac√© les arm√©es gouvernementales dans plusieurs pays. La premi√®re mission du jeu vid√©o consiste √ bombarder Ciudad Ju√°rez (Chihuahua, Mexique), parce que les "forces rebelles" se sont empar√©es de la place et menacent d’avancer vers le territoire nord-am√©ricain.

Ce n’est pas dans le jeu vid√©o, mais en Irak, qu’une des entreprises militaires priv√©es embauch√©es par le D√©partement d’√‰tat nord-am√©ricain et l’Agence centrale de renseignement (CIA) a √©t√© Blackwater USA, qui ensuite a chang√© son nom en Blackwater Worldwide. Son personnel a commis de s√©rieux abus en Irak, y compris l’assassinat de civils. √€ pr√©sent elle a encore chang√© son nom en Xe Services LL et elle est le plus grand adjudicataire de s√©curit√© priv√©e du D√©partement d’√‰tat nord-am√©ricain. Au moins 90 % de ses profits proviennent de contrats avec le gouvernement des √‰tats-Unis.

Le jour m√™me o√Ļ Felipe Calder√≥n Hinojosa plaisantait dans l’avion de combat (10 f√©vrier 2011), dans le m√™me √‰tat de Chihuahua une fillette de huit ans est morte, touch√©e par une balle lors d’un √©change de coups de feu entre des personnes arm√©es et des militaires.

Quand cette guerre va-t-elle se terminer ?

Quand va appara√ģtre sur l’√©cran du gouvernement f√©d√©ral le "game over" de la fin du jeu, suivi du g√©n√©rique avec les noms des producteurs et des sponsors de la guerre ?

Quand Felipe Calder√≥n va-t-il pouvoir dire "nous avons gagn√© la guerre, nous avons impos√© notre volont√© √ l’ennemi, nous avons d√©truit sa capacit√© mat√©rielle et morale de combat, nous avons (re)conquis les territoires qui √©taient en son pouvoir" ?

Depuis qu’elle a √©t√© con√ßue, cette guerre n’a pas de fin, et elle est perdue.

Il n’y aura pas de vainqueur mexicain sur ces terres (√ la diff√©rence du gouvernement, le pouvoir √©tranger, lui, a un plan pour reconstruire/r√©organiser le territoire), et le vaincu sera le dernier carr√© au Mexique de l’√‰tat national agonisant : les relations sociales, qui, en donnant une identit√© commune, sont la base de la nation.

Avant même la fin supposée, le tissu social sera totalement déchiré.

R√©sultats : la guerre en haut et la mort en bas.

Voyons de quoi nous informe le ministre de l’Int√©rieur f√©d√©ral sur la "non-guerre" de Felipe Calder√≥n Hinojosa :

"2010 a √©t√© l’ann√©e la plus violente du sexennat, puisque se sont accumul√©s 15 273 homicides li√©s au crime organis√©, 58 % de plus que les 9 614 enregistr√©s au cours de 2009, suivant les statistiques diffus√©es ce mercredi par le gouvernement f√©d√©ral. De d√©cembre 2006 √ la fin 2011 ont √©t√© comptabilis√©s 34 612 crimes, parmi lesquels 30 913 sont des cas signal√©s comme ’ex√©cutions’ ; 3 153 sont qualifi√©s d’ ’affrontements’ et 554 sont dans la cat√©gorie ’homicides-agressions’. Alejandro Poir√©, secr√©taire technique du Conseil de s√©curit√© nationale, a pr√©sent√© une base de donn√©es officielle √©labor√©e par des experts qui fera appara√ģtre √  partir de maintenant ’une information d√©taill√©e mensuelle, au niveau des √‰tats et des municipalit√©s’ sur la violence dans tout le pays" (journal "Vanguardia", Coahuila, Mexique, 13 janvier 2011).

Posons les questions : sur ces 34 612 assassin√©s, combien √©taient des d√©linquants ? Et les plus de mille petits gar√ßons et petites filles tu√©s (que le ministre de l’Int√©rieur a "oubli√©" de compter √ part), c’√©taient aussi des "tueurs √ gages" du crime organis√© ? Quand au gouvernement f√©d√©ral on proclame "nous sommes en train de gagner", √ quel cartel de la drogue se r√©f√®rent-ils ? Combien de dizaines de milliers d’autres constituent-ils cette "ridicule minorit√©" qu’est l’ennemi √ vaincre ?

Tandis que l√ -haut ils essaient inutilement de d√©dramatiser dans les statistiques les crimes que leur guerre a provoqu√©s, il faut signaler qu’on d√©truit en m√™me temps le tissu social sur presque tout le territoire national.

L’identit√© collective de la nation est en train d’√™tre d√©truite, en train d’√™tre supplant√©e par une autre.

Parce que "une identit√© collective n’est rien d’autre qu’une image qu’un peuple se forge de lui-m√™me pour se reconna√ģtre comme appartenant √ ce peuple. L’identit√© collective, ce sont ces traits par lesquels un individu se reconna√ģt comme appartenant √ une communaut√©. Et la communaut√© accepte cet individu comme une part d’elle-m√™me. Cette image que le peuple se forge n’est pas n√©cessairement la perp√©tuation d’une image traditionnelle h√©rit√©e, c’est g√©n√©ralement l’individu qui se la forge en tant qu’appartenant √ une culture, pour rendre coh√©rents son pass√© et sa vie actuelle avec les projets qu’il a pour cette communaut√©.

Alors, l’identit√© n’est pas un simple legs dont on h√©rite, mais c’est une image qui se construit, que chaque peuple se cr√©e, et par cons√©quent elle est variable et changeante suivant les circonstances historiques" (Luis Villoro, novembre 1999, entrevue avec Bertold Bernreuter, Aachen, Allemagne).

Dans l’identit√© collective d’une bonne partie du territoire national il n’y a pas, comme on voudrait nous le faire croire, la dispute entre l’√©tendard de la patrie et les narco-corridos (si on ne soutient pas le gouvernement, on soutient la d√©linquance, et vice-versa).

Non.

Ce qu’il y a, c’est une imposition, par la force des armes, de la peur comme image collective, de l’incertitude et de la vuln√©rabilit√© comme miroirs dans lesquels ces collectifs se refl√®tent.

Quelles relations sociales peuvent se maintenir ou se tisser si la peur est l’image dominante avec laquelle on peut identifier un groupe social, si le sens de la communaut√© se rompt au cri de sauve-qui-peut ?

Le r√©sultat de cette guerre ne va pas √™tre seulement des milliers de morts… et de juteux profits √©conomiques.

Ce va être aussi, et surtout, une nation détruite, dépeuplée, brisée irrémédiablement.

(…)

Bon, don Luis. Salut, et que la réflexion critique encourage de nouveaux pas.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain. Sous-commandant insurgé Marcos.

Mexique, janvier-février 2011.

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