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NOTES SUR LES GUERRES (complet)

dimanche 20 mars 2011, par Διαστρική/ός/οί, CZIntersiderale

NOTES SUR LES GUERRES

Premi√®re lettre (compl√®te) du Sup Marcos √ don Luis Villoro, d√©but d’un √©change √©pistolaire sur √‰thique et Politique. Janvier-f√©vrier 2011.

ARM√‰E ZAPATISTE DE LIB√‰RATION NATIONALE MEXIQUE.

Janvier-février 2011.

√€ : don Luis Villoro. De : sous-commandant insurg√© Marcos.

Docteur, salutations.

Nous esp√©rons sinc√®rement que votre sant√© s’est am√©lior√©e, et que vous prendrez ces lignes non seulement comme un va-et-vient d’id√©es, mais aussi comme une embrassade affectueuse du tout que nous sommes.

Nous vous remercions d’avoir accept√© de participer en tant que correspondant √ cet √©change √©pistolaire. Nous esp√©rons qu’il en surgira des r√©flexions qui nous aideront, ici et l√ -bas, √ essayer de comprendre le calendrier qui afflige notre g√©ographie, c’est-√ -dire notre Mexique.

Permettez-moi de commencer avec une sorte d’√©bauche. Il s’agit d’id√©es, fragment√©es comme notre r√©alit√©, qui peuvent suivre chacune leur chemin ind√©pendant, ou bien s’entrelacer comme une tresse (c’est l√ la meilleure image que j’ai trouv√©e pour "dessiner" notre processus de r√©flexion th√©orique), et qui sont le produit de notre inqui√©tude sur ce qui se passe actuellement au Mexique et dans le monde.

Et c’est ici que commencent ces notes h√Ętives sur quelques sujets, tous en lien avec l’√©thique et la politique. Ou plut√īt sur ce que nous parvenons √  en percevoir (et √ en souffrir), et sur les r√©sistances en g√©n√©ral et notre r√©sistance en particulier. Comme on peut s’y attendre, r√®gneront dans ces notes le sch√©matisme et la r√©duction, mais je crois qu’elles permettent n√©anmoins d’esquisser une ou plusieurs lignes de discussion, de dialogue, de r√©flexion critique.

Et c’est pr√©cis√©ment de cela qu’il s’agit, que la parole aille et vienne, en se jouant des barrages et des contr√īles militaires et policiers, de notre ici jusqu’√ votre l√ -bas, m√™me si ensuite il arrive que la parole s’en aille dans d’autres directions, ce n’est pas grave tant que quelqu’un la recueille et la lance de nouveau (c’est bien pour cela que sont faites les paroles et les id√©es).

Bien que le sujet sur lequel nous nous sommes mis d’accord soit celui de Politique et √‰thique, certains d√©tours sont peut-√™tre n√©cessaires, ou plut√īt des approches √ partir de points apparemment distants.

Et puisqu’il s’agit de r√©flexions th√©oriques, il va falloir commencer par la r√©alit√©, par ce que les d√©tectives appellent "les faits".

Dans "Un scandale en Boh√®me", d’Arthur Conan Doyle, le d√©tective Sherlock Holmes dit √ son ami, le docteur Watson : "C’est une erreur capitale que de th√©oriser avant d’avoir les donn√©es. Sans s’en rendre compte, on commence √ d√©former les faits pour qu’ils s’ajustent √ la th√©orie, au lieu d’ajuster les th√©ories aux faits."

Alors nous pourrions commencer par une description, h√Ętive et incompl√®te, de ce que la r√©alit√© nous pr√©sente de la m√™me fa√ßon, c’est-√ -dire sans anesth√©sie aucune, et en retirer quelques indications. Quelque chose comme essayer de reconstruire non seulement les faits, mais aussi la fa√ßon dont nous en prenons connaissance.

Et la premi√®re chose qui appara√ģt dans la r√©alit√© de notre calendrier et notre g√©ographie est une vieille connaissance des peuples originaires du Mexique : la Guerre.

I. LES GUERRES D’EN HAUT

"Et au commencement étaient les statues."

C’est ainsi que pourrait commencer un essai historiographique sur la guerre, ou une r√©flexion philosophique sur la v√©ritable accoucheuse de l’histoire moderne. Parce que les statues guerri√®res en cachent plus qu’elles n’en montrent. Dress√©es pour chanter en pierre la m√©moire de victoires militaires, elles ne font que cacher l’horreur, la destruction et la mort de toute guerre. Et les figures de pierre de d√©esses ou d’anges couronn√©s des lauriers de la victoire ne servent pas seulement √ ce que le vainqueur garde la m√©moire de son succ√®s, mais aussi √ forger l’amn√©sie chez le vaincu.

Mais √ pr√©sent ces miroirs de roche sont tomb√©s en d√©su√©tude. Non seulement ils sont ensevelis jour apr√®s jour par la critique implacable d’oiseaux de toute sorte, mais ils ont trouv√© dans les m√©dias un concurrent insurpassable.

La statue de Hussein, renvers√©e √ Bagdad pendant l’invasion nord-am√©ricaine de l’Irak, n’a pas √©t√© remplac√©e par une de George Bush, mais par les publicit√©s des grandes firmes transnationales. Bien que le visage nigaud du pr√©sident des √‰tats-Unis d’alors ait pu servir √ faire la promotion de malbouffe, les multinationales ont pr√©f√©r√© s’auto-√©riger l’hommage d’un nouveau march√© conquis. Au n√©goce de la destruction a succ√©d√© le n√©goce de la reconstruction. Et, m√™me si les pertes continuent parmi les troupes nord-am√©ricaines, l’important est l’argent qui va et vient comme il se doit : avec fluidit√© et en abondance.

Ce n’est pas la chute de la statue de Saddam Hussein qui est le symbole de la victoire de la force multinationale qui a envahi l’Irak. Le symbole se trouve dans la hausse des actions des firmes sponsors.

"Dans le pass√© c’√©tait les statues, √ pr√©sent ce sont les Bourses de valeurs."

C’est ainsi que pourrait continuer l’historiographie moderne de la guerre.

Mais la r√©alit√© de l’histoire (cette chaotique horreur regard√©e tous les jours un peu moins et avec un peu plus d’asepsie) engage, demande des comptes, exige des cons√©quences, incrimine. Un regard honn√™te et une analyse critique pourraient identifier les pi√®ces du puzzle et alors entendre, comme un fracas macabre, cette maxime :

"Au commencement était la guerre."

La légitimation de la barbarie

Peut-√™tre qu’√ un moment de l’histoire de l’humanit√© l’aspect mat√©riel, physique, d’une guerre a √©t√© le facteur d√©terminant. Mais au fur et √  mesure qu’avan√ßait la lourde et gauche roue de l’histoire, cela n’a plus suffi. De m√™me que les statues ont servi pour le souvenir du vainqueur et l’amn√©sie du vaincu, dans les guerres les bellig√©rants ont eu besoin non seulement de d√©faire physiquement l’adversaire, mais aussi de se b√Ętir un alibi de propagande, c’est-√ -dire de l√©gitimit√©. Le d√©faire moralement.

√€ un moment de l’histoire, c’est la religion qui a attribu√© ce certificat de l√©gitimit√© √ la domination guerri√®re (m√™me si certaines des derni√®res guerres modernes ne semblent pas avoir avanc√© beaucoup dans ce domaine). Mais ensuite il a fallu une pens√©e plus √©labor√©e et la philosophie a pris la rel√®ve.

Je me souviens √ l’instant de quelques-unes de vos paroles : "La philosophie a toujours eu un rapport ambivalent au pouvoir social et politique. D’une part, elle a pris la succession de la religion comme justificatrice th√©orique de la domination. Tout pouvoir constitu√© a t√Ęch√© de se l√©gitimer, d’abord au travers d’une croyance religieuse, ensuite d’une doctrine philosophique. (…) Il semble bien que la force brutale qui soutient la domination manquerait de sens pour l’homme si elle ne se justifiait pas par une fin acceptable. Le discours philosophique, prenant la rel√®ve de la religion, a √©t√© charg√© d’octroyer ce sens ; c’est une pens√©e de domination" (Luis Villoro, "Philosophie et domination", discours d’entr√©e au Coll√®ge national, novembre 1978).

En effet, dans l’histoire moderne, cet alibi pouvait en arriver √ √™tre aussi √©labor√© qu’une justification philosophique ou juridique (les exemples les plus path√©tiques ont √©t√© donn√©s par l’Organisation des nations unies, ONU). Mais ce qui √©tait et reste fondamental, c’est s’attribuer une justification m√©diatique.

Si une certaine philosophie (en vous suivant, don Luis : la "pens√©e de domination" en opposition √ la "pens√©e de lib√©ration") a pris la rel√®ve de la religion dans cette t√Ęche de l√©gitimation, √ pr√©sent les grands m√©dias ont pris la rel√®ve de la philosophie.

Qui se souvient que la justification de la force arm√©e multinationale pour envahir l’Irak √©tait que le r√©gime de Saddam Hussein poss√©dait des armes de destruction massive ? On a construit l√ -dessus un gigantesque √©chafaudage m√©diatique qui a √©t√© le carburant pour une guerre qui n’est pas encore termin√©e, au moins en termes militaires. Qui se souvient qu’on n’a jamais trouv√© de telles armes de destruction massive ? √‡a n’a plus d’importance qu’il se soit agi d’un mensonge, qu’il y ait eu (et qu’il y ait) horreurs, destruction et mort, perp√©tr√©es avec un faux alibi.

On raconte que, pour proclamer la victoire militaire en Irak, George W. Bush n’a pas attendu les rapports disant qu’on avait trouv√© et d√©truit ces armes, ni la confirmation que la force multinationale contr√īlait d√©j√ , sinon tout le territoire irakien, au moins ses points strat√©giques (la force militaire nord-am√©ricaine se trouvait retranch√©e dans ce qu’on appelait la "zone verte" et ne pouvait m√™me pas s’aventurer √ sortir dans les quartiers voisins – voir les excellents reportages de Robert Fisk pour le journal britannique "The Independant").

Non. Le rapport qu’a re√ßu Washington et qui lui a permis de donner la guerre pour finie (en r√©alit√©, elle ne l’est toujours pas) est venu des consultants des grandes transnationales : le n√©goce de destruction peut c√©der la place au n√©goce de la reconstruction (voir l√ -dessus les brillants articles de Naomi Klein dans l’hebdomadaire √©tasunien "The Nation", et son livre "La Strat√©gie du choc").

Ainsi, l’essentiel dans la guerre n’est pas seulement la force physique (ou mat√©rielle), est n√©cessaire aussi la force morale qui, dans ces cas-l√ , est fournie par les m√©dias, comme auparavant elle l’√©tait par la religion et la philosophie.

La géographie de la guerre moderne.

Si nous appliquons l’aspect physique √ une arm√©e, c’est-√ -dire √ une organisation √©quip√©e pour la guerre, plus forte elle est (plus elle poss√®de de pouvoir de destruction), plus elle a de possibilit√©s de succ√®s.

S’il s’agit de l’aspect moral appliqu√© √ un organisme arm√©, plus l√©gitime est la cause qui l’anime (plus il a de pouvoir d’attraction), plus grandes sont ses possibilit√©s d’atteindre ses objectifs.

Le concept de guerre s’√©tait √©largi : il ne s’agissait plus seulement de d√©truire l’ennemi dans sa capacit√© physique de combat (soldats et armement) pour imposer sa propre volont√©, il √©tait possible aussi de d√©truire sa capacit√© morale de combat, m√™me s’il avait encore une capacit√© physique suffisante.

Si les guerres pouvaient se jouer uniquement sur le terrain militaire (ou physique, puisque nous en sommes √ cette r√©f√©rence), il serait logique de s’attendre √ ce que l’organisation arm√©e avec le plus haut pouvoir de destruction impose sa volont√© √ l’adversaire (tel est l’objectif du choc entre forces) en d√©truisant sa capacit√© mat√©rielle de combat.

Mais il n’est plus possible de situer aucun conflit sur le terrain purement physique. Le terrain sur lequel se r√©alisent les guerres (petites ou grandes, r√©guli√®res ou irr√©guli√®res, de basse, moyenne ou haute intensit√©, mondiales, r√©gionales ou locales) est chaque jour plus compliqu√©.

Derri√®re cette grande guerre mondiale ignor√©e, que l’historiographie moderne appelle "guerre froide" et que nous, nous appelons la "troisi√®me guerre mondiale", on peut trouver une maxime historique qui marquera les guerres √ venir.

La possibilit√© d’une guerre nucl√©aire (port√©e √ la limite par la course aux armements qui consistait, grosso modo, √ savoir combien de fois on √©tait capable de d√©truire le monde) a ouvert la possibilit√© d’une "autre" fin pour un conflit guerrier : le r√©sultat d’un choc arm√© pouvait ne pas √™tre l’imposition de la volont√© de l’un des adversaires √ l’autre, mais il pouvait signifier l’annulation des volont√©s en lice, c’est-√ -dire l’annulation de leur capacit√© mat√©rielle de combat. Et par "annulation" je ne veux pas dire seulement "incapacit√© d’action" (un "match nul", donc), mais aussi (et surtout) "disparition".

En effet, les calculs g√©o-militaires nous disaient que dans une guerre nucl√©aire il n’y aurait ni vainqueurs ni vaincus. Et m√™me qu’il n’y aurait plus rien. La destruction serait si totale et irr√©versible que la civilisation humaine c√®derait le pas √ celle des cafards.

L’argument r√©current dans les hautes sph√®res militaires des puissances de l’√©poque √©tait que les armes nucl√©aires ne servaient pas √ faire la guerre, mais √ l’emp√™cher. Le concept d’"armement de contention" a √©t√© traduit alors en celui, plus diplomatique, d’"√©l√©ments de dissuasion".

R√©duisons. La doctrine militaire "moderne" pouvait √™tre synth√©tis√©e de la fa√ßon suivante : emp√™cher l’adversaire d’imposer sa volont√© principale (ou "strat√©gique"), c’est-√ -dire remplacer les grandes guerres par des guerres petites ou moyennes. Il ne s’agissait plus de d√©truire la capacit√© physique et/ou morale de combat de l’ennemi, mais d’√©viter qu’il l’emploie dans un affrontement direct. En revanche, on cherchait √ red√©finir les th√©√Ętres de la guerre (et la capacit√© physique de combat) du plan mondial aux plans r√©gional et local. En somme : diplomatie internationale pacifique et guerres r√©gionales et nationales.

R√©sultat : il n’y a pas eu de guerre nucl√©aire (en tout cas, pas encore, m√™me si la stupidit√© du capital est aussi grande que son ambition), mais il y a eu √ la place d’innombrables conflits de tous les niveaux, qui ont caus√© des millions de morts, des millions de d√©plac√©s de guerre, des millions de tonnes de mat√©riel d√©moli, des √©conomies ras√©es, des nations d√©truites, des syst√®mes politiques r√©duits en miettes… et des millions de dollars de profits.

Mais la maxime √©tait fix√©e pour les guerres "les plus modernes" ou "postmodernes" : des conflits militaires qui par leur nature, soient insolubles en termes de force physique, c’est-√ -dire en termes d’imposer sa volont√© √ l’adversaire par la force, sont possibles.

On pourrait supposer, alors, qu’a commenc√© une lutte parall√®le SUP√‰RIEURE aux guerres conventionnelles. Une lutte pour imposer une volont√© contre une autre : la lutte du puissant militairement (ou "physiquement" pour transposer au microcosme humain) pour √©viter que les guerres ne se livrent sur des terrains o√Ļ elles ne pourraient pas avoir de r√©sultats conventionnels (du type "l’arm√©e la mieux √©quip√©e, entra√ģn√©e et organis√©e sera potentiellement victorieuse contre l’arm√©e la plus mal √©quip√©e, entra√ģn√©e et organis√©e"). On pourrait supposer, alors, qu’il y ait en face la lutte du faible militairement (ou "physiquement") pour faire que les guerres se livrent sur des terrains o√Ļ la puissance militaire ne soit pas le facteur d√©terminant.

Les guerres "les plus modernes" ou "postmodernes", ne sont pas dans ce cas celles qui mettent sur le terrain les armes les plus sophistiqu√©es (et ici j’inclus non seulement les armes comme technologie militaire, mais aussi ce qu’on appelle ainsi dans les organigrammes du commandement : l’arme de l’infanterie, celle de la cavalerie, des blind√©s, etc.), mais celles qui sont men√©es sur des terrains o√Ļ la qualit√© et la quantit√© du pouvoir militaire n’est pas le facteur d√©terminant.

Avec des si√®cles de retard, la th√©orie militaire d’en haut d√©couvrait que, l’un dans l’autre, seraient possibles des conflits o√Ļ l’un des adversaires, d’une sup√©riorit√© √©crasante en termes militaires, serait incapable d’imposer sa volont√© √ un faible rival.

Oui, ils sont possibles.

Les exemples surabondent dans l’histoire moderne, et ceux qui √ pr√©sent me viennent √ l’esprit sont ceux de d√©faites de la plus grande puissance guerri√®re du monde, les √‰tats-Unis d’Am√©rique, au Vietnam et √ la baie des Cochons. Mais on pourrait y ajouter quelques exemples de calendriers pass√©s et de notre g√©ographie : les d√©faites de l’arm√©e royaliste espagnole face aux forces insurg√©es dans le Mexique d’il y a deux cents ans.

Cependant, la guerre est l√ , et l√ aussi sa question centrale : la destruction physique et/ou morale de l’adversaire pour imposer sa propre volont√© reste le fondement de la guerre d’en haut.

Dans ce cas, si la force militaire (ou physique, je le r√©p√®te) non seulement n’est pas d√©cisive, mais qu’on peut se passer d’elle en tant que facteur d√©terminant dans la d√©cision finale, nous nous trouvons devant le fait que, dans un conflit guerrier, entrent d’autres variables, ou que quelques-unes de celles qui sont pr√©sentes √ titre secondaire passent au premier plan.

Cela n’est pas nouveau. Le concept de "guerre totale" (bien que sous d’autres appellations) a des ant√©c√©dents et des exemples. La guerre par tous les moyens (militaires, √©conomiques, politiques, religieux, id√©ologiques, diplomatiques, sociaux et m√™me √©cologiques) est le synonyme de "guerre moderne".

Mais il manque l’essentiel : la conqu√™te d’un territoire. C’est-√ -dire que cette volont√© s’impose dans un calendrier pr√©cis, oui, mais surtout dans une g√©ographie d√©limit√©e. S’il n’y a pas un territoire conquis, c’est-√ -dire sous le contr√īle direct ou indirect de la force victorieuse, il n’y a pas de victoire.

Bien qu’on puisse parler de guerres √©conomiques (comme le blocus que le gouvernement nord-am√©ricain maintient contre la R√©publique de Cuba), ou d’aspects √©conomiques, religieux, id√©ologiques, raciaux, etc., d’une guerre, l’objectif reste le m√™me. Et aujourd’hui la volont√© que tente d’imposer le capitalisme est de d√©truire/d√©peupler et reconstruire/r√©organiser le territoire conquis.

C’est ainsi, les guerres d’aujourd’hui ne se contentent plus de conqu√©rir un territoire et de recevoir le tribut de la force vaincue. √€ l’√©tape actuelle du capitalisme, il est n√©cessaire de d√©truire le territoire conquis et de le d√©peupler, c’est-√ -dire de d√©truire son tissu social. Je parle de l’an√©antissement de tout ce qui donne de la coh√©sion √ une soci√©t√©.

Mais la guerre d’en haut ne s’arr√™te pas l√ . De mani√®re simultan√©e √ la destruction et √ la d√©population s’op√®re la reconstruction de ce territoire et la r√©organisation de son tissu social, mais √ pr√©sent dans une autre logique, avec une autre m√©thode, d’autres acteurs, un autre objectif. En somme : les guerres imposent une nouvelle g√©ographie.

Si, dans une guerre internationale, ce processus complexe a lieu dans la nation conquise et s’op√®re depuis la nation assaillante, dans une guerre locale, ou nationale, ou civile, le territoire √ d√©truire/d√©peupler et √  reconstruire/r√©organiser est commun aux forces en pr√©sence.

C’est-√ -dire que la force attaquante victorieuse d√©truit et d√©peuple son propre territoire.

Et elle le reconstruit et réorganise selon son plan de conquête ou de reconquête.

Mais si elle n’a pas de plan… alors "quelqu’un" op√®re cette reconstruction/r√©organisation.

En tant que peuples originaires mexicains et en tant qu’EZLN, nous avons quelque chose √ dire sur la guerre. Surtout si elle se livre dans notre g√©ographie et dans le pr√©sent calendrier :

Mexique, d√©buts du XXIe si√®cle…

II. LA GUERRE DU MEXIQUE D’EN HAUT

"Je souhaiterais la bienvenue √ presque n’importe quelle guerre, parce que je crois que ce pays en a besoin." Theodore Roosevelt

Et voil√ qu’√ pr√©sent notre r√©alit√© nationale est envahie par la guerre. Une guerre qui non seulement n’est plus lointaine pour qui avait l’habitude de la voir dans des g√©ographies ou des calendriers distants, mais qui commence √ gouverner les d√©cisions et ind√©cisions de ceux qui ont cru que les conflits guerriers ne se trouvaient que dans les bulletins d’informations et les films de lieux aussi lointains que… l’Irak, l’Afghanistan… le Chiapas.

Et dans tout le Mexique, gr√Ęce au parrainage de Felipe Calder√≥n Hinojosa, nous n’avons plus besoin de recourir √ la g√©ographie du Moyen-Orient pour avoir une r√©flexion critique sur la guerre. Il n’est plus n√©cessaire de remonter le calendrier jusqu’au Vietnam, √ la baie des Cochons, et toujours √ la Palestine.

Et je ne mentionne pas le Chiapas et la guerre contre les communaut√©s indig√®nes zapatistes, parce qu’il est bien connu qu’elle n’est pas √ la mode (pour y parvenir, le gouvernement du Chiapas a d√©pens√© pas mal d’argent pour obtenir que les m√©dias ne le rangent pas dans l’horizon de la guerre, mais dans celui des "avanc√©es" dans la production de biodiesel, le "bon" traitement des migrants, les "succ√®s" agricoles et autres fables attrape-nigauds vendus aux comit√©s de r√©daction qui signent, comme s’ils √©taient d’eux, les bulletins gouvernementaux pauvres en r√©daction et en arguments).

L’irruption de la guerre dans la vie quotidienne du Mexique actuel ne vient pas d’une insurrection ni de mouvements ind√©pendantistes ou r√©volutionnaires qui se disputent leur r√©√©dition sur le calendrier cent ou deux cents ans plus tard. Elle vient, comme toutes les guerres de conqu√™te, d’en haut, du Pouvoir.

Et cette guerre trouve en Felipe Calder√≥n Hinojosa son instigateur et promoteur institutionnel (et, √ pr√©sent, honteux de l’√™tre).

Celui qui a pris possession de l’ex√©cutif f√©d√©ral par la voie du fait accompli ne s’est pas satisfait de l’appui m√©diatique ; il a d√ » recourir √  quelque chose de plus pour d√©tourner l’attention et √©chapper √ la remise en cause massive de sa l√©gitimit√© : la guerre.

Quand Felipe Calder√≥n Hinojosa a fait sienne la proclamation de Theodore Roosevelt (que certains attribuent √ Henry Cabot Lodge) suivant laquelle "ce pays a besoin d’une guerre", il a re√ßu en r√©ponse la m√©fiance craintive des chefs d’entreprise mexicains, l’enthousiaste approbation du haut commandement militaire et les applaudissements nourris de qui commande vraiment : le capital √©tranger.

La critique de cette catastrophe nationale appel√©e "guerre contre le crime organis√©" devrait √™tre compl√©t√©e par une analyse en profondeur de ses stimulants √©conomiques. Je ne me r√©f√®re pas seulement √ cet antique axiome qui veut que, dans les √©poques de crise et de guerre, la d√©pense somptuaire augmente. Et pas non plus seulement aux sursalaires que per√ßoivent les militaires (au Chiapas, les haut grad√©s touchaient, ou touchent, un salaire suppl√©mentaire de 130 % parce qu’ils se trouvent en "zone de guerre"). Il faudrait chercher aussi du c√īt√© des brevets, des fournisseurs et des cr√©dits internationaux qui ne se trouvent pas dans ce qu’on appelle l’"Initiative M√©rida".

Si la guerre de Felipe Calder√≥n Hinojosa (qu’on a essay√©, en vain, de faire endosser √ tous les Mexicains) est un n√©goce (et elle l’est), il faut encore r√©pondre √ ces questions : pour qui est-ce un n√©goce, et quel montant mon√©taire il atteint ?

Quelques estimations économiques

Ce n’est pas rien, ce qui est en jeu :

(note : les quantit√©s d√©taill√©es ne sont pas exactes du fait qu’il n’y a aucune clart√© dans les chiffres gouvernementaux officiels. C’est pourquoi dans certains cas on a eu recours √ ce qui est publi√© dans le Journal officiel de la F√©d√©ration, et on l’a compl√©t√© avec des donn√©es des minist√®res et de l’information journalistique s√©rieuse).

Dans les quatre premi√®res ann√©es de la "guerre contre le crime organis√©" (2007-2010), les principaux organismes gouvernementaux qui en √©taient charg√©s (minist√®re de la D√©fense nationale – c’est-√ -dire arm√©es de terre et de l’air – minist√®re de la Marine, minist√®re de la Justice et minist√®re de la S√©curit√© publique) ont re√ßu du budget de d√©penses de la F√©d√©ration une somme sup√©rieure √ 366 milliards de pesos (environ 30 milliards de dollars au taux de change actuel). Ces quatre d√©pendances du gouvernement f√©d√©ral ont re√ßu : en 2007, plus de 71 milliards de pesos ; en 2008, plus de 80 milliards ; en 2009, plus de 113 milliards, et en 2010 √ßa a √©t√© plus 102 milliards de pesos. √€ quoi il faut ajouter les plus de 121 milliards de pesos (environ 10 milliards de dollars) qu’elles recevront en cette ann√©e 2011.

Le seul minist√®re de la S√©curit√© publique est pass√© de 13 milliards de pesos de budget en 2007 √ plus de 35 milliards en 2011 (peut-√™tre est-ce parce que les productions cin√©matographiques sont plus co√ »teuses).

Selon le Troisi√®me Rapport de gouvernement de septembre 2009, au mois de juin de la m√™me ann√©e les forces arm√©es f√©d√©rales comptaient un effectif de 254 705 hommes (202 355 pour l’arm√©e de terre et l’arm√©e de l’air, et 52 350 pour la flotte).

En 2009, le budget pour la D√©fense nationale a √©t√© de 43 milliards 623 millions 321 860 pesos, auxquels se sont ajout√©s 8 milliards 762 millions 315 960 pesos (25,14 % de plus), au total : plus de 52 milliards de pesos pour les arm√©es de terre et de l’air. Le minist√®re de la Marine : plus de 16 milliards de pesos ; la S√©curit√© publique : presque 33 milliards de pesos ; et le minist√®re de la Justice : plus de 12 milliards de pesos.

Total du budget pour la "guerre contre le crime organis√©" en 2009 : plus de 113 milliards de pesos.

En 2010, un soldat f√©d√©ral du rang gagnait 46 380 pesos par an ; un g√©n√©ral de division touchait un million 603 080 pesos annuels, et le ministre de la D√©fense nationale percevait des revenus annuels d’un million 859 712 pesos.

Si je ne me trompe pas dans les comptes, avec le budget guerrier total de 2009 (113 milliards de pesos pour les quatre minist√®res), on aurait pu payer les salaires annuels de deux millions et demi de simples soldats ; ou de 70 500 g√©n√©raux de division ; ou de 60 700 titulaires du minist√®re de la D√©fense nationale.

Mais, bien entendu, tout ce qui entre dans le budget ne va pas aux salaires et aux prestations. Il y a besoin d’armes, d’√©quipements, de balles… parce que ceux qu’on a ne fonctionnent plus ou sont obsol√®tes.

"Si l’arm√©e mexicaine entrait en guerre avec ses quelque 150 000 armes et ses 331,3 millions de cartouches contre un ennemi interne ou externe, sa puissance de feu serait tout juste suffisante pour douze jours de combat continu en moyenne, signalent des estimations de l’√©tat-major de la D√©fense nationale (Emaden) √©labor√©es pour chacune des armes, arm√©e de terre et arm√©e de l’air. D’apr√®s les pr√©visions, le feu d’artillerie des obusiers (canons) de 105 millim√®tres permettrait de tenir, par exemple, seulement 5,5 jours en tirant en continu les quinze munitions pour cette arme. Les unit√©s blind√©es, d’apr√®s cette analyse, ont 2 662 munitions de 75 millim√®tres.

Si elles entraient en combat, les unit√©s blind√©es d√©penseraient toutes leurs munitions en neuf jours. Quand √ l’arm√©e de l’air, on signale qu’il existe √ peine plus de 1,7 million de cartouches de calibre 7,62 mm qui sont employ√©es par les avions PC-7 et PC-9, et par les h√©licopt√®res Bell 212 et MD-530. Dans une conflagration, ce 1,7 million de cartouches s’√©puiserait en cinq jours de feu a√©rien, selon les calculs du minist√®re. Cet organisme fait remarquer que les 594 √©quipements de vision nocturne et les 3 095 GPS utilis√©s par les Forces sp√©ciales pour combattre les cartels de la drogue ’ont accompli tout leur temps de service’.

Les carences et le gaspillage dans les rangs des arm√©es de terre et de l’air sont manifestes et atteignent des niveaux difficiles √ imaginer dans pratiquement tous les secteurs d’op√©ration de l’institution. L’analyse de la D√©fense nationale signale que les goggles de vision nocturne et les GPS ont entre cinq et treize ans d’anciennet√© et ’ont accompli tout leur temps de service’. C’est la m√™me chose avec les ’150 392 casques anti-fragments’ qu’utilisent les troupes. 70 % d’entre eux ont termin√© leur vie utile en 2008, et les 41 160 gilets pare-balles le feront en 2009 (…).

Dans ce panorama, l’arm√©e de l’air appara√ģt comme la plus touch√©e par le retard et la d√©pendance technologiques vis-√ -vis de l’√©tranger, en particulier des √‰tats-Unis et d’Isra√« l. D’apr√®s le minist√®re les d√©p√īts d’armes de l’arm√©e de l’air comptent 753 bombes de 250 √ 1 000 livres chacune. Les avions F-5 et PC-7 Pilatus utilisent ces armes. Les 753 existantes permettent de combattre air-terre durant une journ√©e. Les 87 740 munitions de calibre 20 mm pour jets F-5 permettent de combattre des ennemis internes ou externes pendant six jours. Enfin, le minist√®re r√©v√®le qu’en ce qui concerne les missiles air-air pour les avions F-5, le stock est de 45 pi√®ces, ce qui repr√©sente uniquement une journ√©e de feu a√©rien." Jorge Alejandro Medell√≠n dans "El Universal", M√©xico, 2 janvier 2009.

√‡a, c’est ce qu’on conna√ģt en 2009, deux ans apr√®s le d√©but de la soi-disant "guerre" du gouvernement f√©d√©ral. Laissons de c√īt√© la question √©vidente : comment a-t-il √©t√© possible que le chef supr√™me des forces arm√©es, Felipe Calder√≥n Hinojosa, se lance dans une guerre ("de longue haleine", dit-il), sans disposer des conditions mat√©rielles minimales pour la mener, et ne parlons m√™me pas de "la gagner" ? Alors demandons-nous : quelles industries d’armement vont b√©n√©ficier des achats d’armes, d’√©quipement, et de munitions ?

Si le principal promoteur de cette guerre est l’empire aux barres et aux troubles √©toiles (si on compte bien, en r√©alit√© les seules f√©licitations qu’a re√ßues Felipe Calder√≥n Hinojosa sont venues du gouvernement nord-am√©ricain), il ne faut pas perdre de vue qu’au nord du R√≠o Bravo, on n’accorde pas d’aides ; on fait des investissements, c’est-√ -dire des affaires.

Victoires et défaites

Les √‰tats-Unis gagnent-ils quelque chose √ cette guerre "locale" ? La r√©ponse est oui. En laissant de c√īt√© les profits √©conomiques et l’investissement mon√©taire en armes, munitions et √©quipement (n’oublions pas que les √‰tats-Unis sont le principal fournisseur de tout cela aux deux camps oppos√©s : les autorit√©s et les "d√©linquants" – la "guerre contre la d√©linquance organis√©e" est une affaire en or pour l’industrie militaire nord-am√©ricaine), on trouve, comme r√©sultat de cette guerre, une destruction/d√©peuplement et une reconstruction/r√©organisation g√©opolitique qui leur sont favorables.

Cette guerre (perdue par le gouvernement sit√īt con√ßue non comme solution √  un probl√®me d’ins√©curit√©, mais √ un probl√®me de l√©gitimit√© contest√©e) est en train de d√©truire le dernier retranchement qui reste √ une nation : son tissu social.

Quelle guerre pourrait √™tre meilleure pour les √‰tats-Unis que celle-ci, qui lui rapporte des profits, un territoire et un contr√īle politique et militaire, sans les g√™nants "body bags" et les mutil√©s de guerre qui lui reviennent, autrefois du Vietnam, aujourd’hui d’Irak et d’Afghanistan ?

Les r√©v√©lations de Wikileaks sur les opinions au sein du haut commandement nord-am√©ricain √ propos des "d√©ficiences" de l’appareil r√©pressif mexicain (son inefficacit√© et sa promiscuit√© avec la d√©linquance) ne sont pas nouvelles. Ce n’est pas seulement parmi le commun des mortels, mais aussi dans les hautes sph√®res du gouvernement et du pouvoir au Mexique que c’est une certitude. La blague suivant laquelle c’est une guerre in√©gale parce que le crime organis√© l’est, organis√©, et pas le gouvernement mexicain, est une lugubre v√©rit√©.

Le 11 d√©cembre 2006 a commenc√© formellement cette guerre avec ce qu’on a appel√© alors "l’Op√©ration conjointe Michoac√°n". Sept mille √©l√©ments de l’arm√©e, de la marine et des polices f√©d√©rales on lanc√© une offensive (populairement connue sous le nom de "michoacanazo" ou "le coup du Michoac√°n") qui, une fois pass√©e l’euphorie m√©diatique de ces jours-l√ , s’est r√©v√©l√©e un √©chec. Le commandant militaire en √©tait le g√©n√©ral Manuel Garc√≠a Ruiz et le responsable de l’op√©ration Gerardo Garay Cadena, du minist√®re de la S√©curit√© publique. √€ pr√©sent, et ce depuis d√©cembre 2008, Gerardo Garay Cadena est en prison au p√©nitencier de haute s√©curit√© de Tepic (Nayarit), accus√© de collusion avec "el Chapo" Guzm√°n Loera.

Et √ chaque pas accompli dans cette guerre il est plus difficile au gouvernement f√©d√©ral d’expliquer o√Ļ se trouve l’ennemi √ vaincre.

Jorge Alejandro Medell√≠n est un journaliste qui collabore √ divers m√©dias – la revue "Contral√≠nea", l’hebdomadaire "Acentoveintiuno" et le site d’informations Eje central, entre autres – et qui s’est sp√©cialis√© dans les sujets du militarisme, des forces arm√©es, de la s√©curit√© nationale et du narcotrafic. En octobre 2010, il a re√ßu des menaces de mort pour un article o√Ļ il signalait de possibles liens du narcotrafic avec le g√©n√©ral Felipe de Jes√ļs Espitia, ancien commandant de la Ve Zone militaire, ancien chef de la Section Sept – Op√©rations contre le narcotrafic – sous le gouvernement de Vicente Fox et responsable du Mus√©e du stup√©fiant situ√© dans les bureaux de la S-7. Le g√©n√©ral Espitia a √©t√© mut√© de son poste de commandant de la Ve Zone militaire √ cause de l’√©chec retentissant des op√©rations qu’il avait ordonn√©es √ Ciudad Ju√°rez et de la pauvre r√©ponse qu’il a apport√©e aux massacres commis dans cette ville frontali√®re.

Mais l’√©chec de la guerre f√©d√©rale contre la "d√©linquance organis√©e", joyau de la couronne du gouvernement de Felipe Calder√≥n Hinojosa, n’est pas une perspective √ d√©plorer pour le pouvoir aux √‰tats-Unis : c’est le but √ atteindre.

Les grands m√©dias ont beau s’efforcer de pr√©senter comme d’√©clatantes victoires de la l√©galit√© les escarmouches qui ont lieu tous les jours sur le territoire national, ils ne parviennent pas √ convaincre.

Et pas seulement parce que les grands m√©dias ont √©t√© d√©pass√©s par les formes d’√©change d’information d’une grande partie de la population (entre autres les r√©seaux sociaux et la t√©l√©phonie mobile, mais pas seulement), √©galement, et surtout, parce que le ton de la propagande gouvernementale est pass√© de la tentative de tromperie √ la tentative de foutage de gueule, depuis le "m√™me si √ßa n’en a pas l’air, nous sommes en train de gagner" jusqu’√ "la minorit√© ridicule" de d√©linquants, en passant par les fanfaronnades de comptoir du haut fonctionnaire de service.

Sur cette autre d√©faite de la presse, √©crite, de radio et de t√©l√©vision, je reviendrai dans une autre lettre. Pour l’instant, et en ce qui concerne le sujet qui nous occupe, il suffit de rappeler que le "il ne se passe rien au Tamaulipas", qui √©tait proclam√© par les bulletins d’information (plus particuli√®rement √ la radio et √ la t√©l√©vision), a √©t√© mis en d√©route par les vid√©os prises par des citoyens avec des t√©l√©phones portables ou des cam√©ras d’amateur et partag√©es sur Internet.

Mais revenons √ cette guerre que Felipe Calder√≥n Hinojosa, √ ce qu’il pr√©tend, n’a jamais appel√©e "guerre". Il ne l’a pas appel√©e ainsi, pas vrai ?

"Voyons si c’est une guerre ou si √ßa ne l’est pas ; le 5 d√©cembre 2006, Felipe Calder√≥n a dit : ’Nous travaillons √ gagner la guerre contre la d√©linquance…’ Le 20 d√©cembre 2007, durant un petit d√©jeuner avec du personnel de la Marine, monsieur Calder√≥n a utilis√© jusqu’√ quatre fois en un seul discours le terme de guerre. Il a dit : ’La soci√©t√© reconna√ģt tout particuli√®rement le r√īle de nos marins dans la guerre que mon gouvernement m√®ne contre l’ins√©curit√©…’, ’La loyaut√© et l’efficacit√© des Forces arm√©es sont une des armes les plus puissantes dans la guerre que nous livrons contre elle…’, ’En commen√ßant cette guerre frontale contre la d√©linquance, j’ai signal√© que ce serait une lutte de longue haleine’, ’… c’est pr√©cis√©ment comme √ßa que sont les guerres…’. Mais il y a plus encore : le 12 septembre 2008, lors de la c√©r√©monie de cl√īture et d’ouverture des Cours du syst√®me √©ducatif militaire, l’autod√©nomm√© ’Pr√©sident de l’emploi’ a pris son envol en pronon√ßant en une demi-douzaine d’occasions le terme de guerre contre le crime : ’Aujourd’hui notre pays livre une guerre tr√®s diff√©rente de celle qu’eurent √ affronter les insurg√©s en 1810, une guerre distincte de celle qu’affront√®rent les cadets du Coll√®ge militaire il y a 161 ans…’, ’… tous les Mexicains de notre g√©n√©ration ont le devoir de d√©clarer la guerre aux ennemis du Mexique… Aussi, dans cette guerre contre la d√©linquance…’, ’Il est indispensable que nous tous, qui nous joignons √  ce front commun, nous passions de la parole aux actes et que nous d√©clarions, vraiment, la guerre aux ennemis du Mexique…’, ’Je suis convaincu que cette guerre, nous allons la gagner…’ (Alberto Vieyra G√≥mez, Agence mexicaine de nouvelles, 27 janvier 2011).

En profitant du calendrier pour se contredire, Felipe Calder√≥n Hinojosa n’arrange pas ses affaires, et ne se corrige pas sur le plan des concepts. Non, ce qu’il y a, c’est que les guerres, on les gagne ou on les perd (dans ce cas, on les perd) et que le gouvernement f√©d√©ral ne veut pas reconna√ģtre que le point essentiel de sa gestion a √©chou√© sur les plans militaire et politique.

Guerre sans fin ? La diff√©rence entre la r√©alit√©… et les jeux vid√©o

Face √ l’√©chec ind√©niable de sa politique guerri√®re, Felipe Calder√≥n Hinojosa va-t-il changer de strat√©gie ?

La r√©ponse est NON. Et pas seulement parce que la guerre d’en haut est un n√©goce, et que comme tout n√©goce elle se maintient tant qu’elle continue √  g√©n√©rer des profits.

Felipe Calder√≥n Hinojosa, le commandant en chef des forces arm√©es ; le fervent admirateur de Jos√© Mar√≠a Aznar ; l’autod√©nomm√© "l’enfant terrible" ; l’ami d’Antonio Sol√° ; le "gagnant" de la pr√©sidence par un demi pour cent des voix, gr√Ęce √ l’alchimie d’Elba Esther Gordillo ; celui des invectives autoritaires plut√īt du style des caprices de gamin ("vous descendez, ou je vous envoie chercher") ; celui qui veut masquer avec du sang encore celui des enfants assassin√©s √ la garderie ABC √ Hermosillo (Sonora) ; celui qui a accompagn√© sa guerre militaire d’une guerre contre le travail digne et le salaire juste ; celui de l’autisme calcul√© face aux assassinats de Marisela Escobedo et Susana Ch√°vez Castillo ; celui qui distribue les √©tiquettes mortuaires de "membres du crime organis√©" aux petites filles et petits gar√ßons, hommes et femmes, qui ont √©t√© et qui sont assassin√©s parce que c’est comme √ßa, parce qu’ils ont eu la malchance de se trouver au mauvais endroit √ la mauvaise date, et qui ne parviennent m√™me pas √ √™tre nomm√©s parce que personne n’en tient le compte, ni dans la presse, ni dans les r√©seaux sociaux.

Lui, Felipe Calderón Hinojosa, est aussi un fan des jeux vidéo de stratégie militaire.

Felipe Calder√≥n Hinojosa est le gamer "qui, en quatre ans, a transform√© le pays en une version mondaine de The Age of Empires – son jeu vid√©o pr√©f√©r√© – (…) un amoureux – et mauvais strat√®ge – de la guerre" (Diego Osorno, dans "Milenio Diario", 3 octobre 2010).

C’est lui qui nous am√®ne √ demander : le Mexique est-il gouvern√© √ la fa√ßon d’un jeu vid√©o ? (Je crois que je peux poser ce genre de questions compromettantes sans risque d’√™tre licenci√© pour manquement √ "un code d’√©thique" g√©r√© par la publicit√© payante).

Felipe Calder√≥n Hinojosa ne s’arr√™tera pas. Et pas seulement parce que les forces arm√©es ne le lui permettraient pas (les affaires sont les affaires), mais aussi √ cause de l’obstination qui caract√©rise la vie politique du "commandant en chef" des forces arm√©es mexicaines.

Rafra√ģchissons un peu les m√©moires. En mars 2001, quand Felipe Calder√≥n Hinojosa √©tait le coordinateur parlementaire des d√©put√©s f√©d√©raux du Parti d’action nationale, a eu lieu ce lamentable spectacle du PAN qui refusait qu’une d√©l√©gation indig√®ne conjointe du Congr√®s national indig√®ne et de l’EZLN fasse usage de la tribune du Congr√®s de l’Union √ l’occasion de ce qu’on a appel√© la "marche de la couleur de la terre".

Bien que cela d√©signe le PAN comme une organisation politique raciste et intol√©rante (ce qu’il est) qui refuse aux indig√®nes le droit √ √™tre √©cout√©s, Felipe Calder√≥n Hinojosa est rest√© camp√© dans son refus. Tout lui disait que c’√©tait une erreur d’assumer cette position, mais le coordinateur des d√©put√©s panistes n’a pas c√©d√© (et a fini, avec Diego Fern√°ndez de Cevallos et d’autres illustres panistes dans un des salons priv√©s de la chambre, √ regarder √ la t√©l√©vision les indig√®nes prendre la parole dans un espace que la classe politique r√©serve pour ses sayn√®tes).

"Tant pis pour le co√ »t politique", aurait dit alors Felipe Calder√≥n Hinojosa.

√€ pr√©sent il dit la m√™me chose, m√™me si aujourd’hui il ne s’agit plus des co√ »ts politiques assum√©s par un parti politique, mais des co√ »ts humains que paie le pays entier √ cause de cet ent√™tement.

Sur le point de terminer cette missive, je suis tomb√© sur les d√©clarations de la secr√©taire √ la S√©curit√© int√©rieure des √‰tats-Unis, Janet Napolitano, sp√©culant sur de possibles alliances entre Al Qaeda et les cartels mexicains de la drogue. La veille, le sous-secr√©taire de l’Arm√©e des √‰tats-Unis, Joseph Westphal, avait d√©clar√© qu’au Mexique il y a une forme d’insurrection dirig√©e par les cartels de la drogue qui, potentiellement, pourraient s’emparer du gouvernement, ce qui impliquerait une r√©ponse militaire √©tasunienne. Il a ajout√© qu’il ne souhaitait pas voir une situation o√Ļ des soldats √©tasuniens seraient envoy√©s combattre une insurrection "sur notre fronti√®re… ou avoir √ les envoyer franchir cette fronti√®re" vers le Mexique.

Pendant ce temps, Felipe Calder√≥n Hinojosa assistait √ un simulacre de lib√©ration d’otages dans un village reconstitu√©, fa√ßon d√©cor de cin√©ma, dans l’√‰tat de Chihuahua et montait dans un avion de combat F-5, s’asseyait sur le si√®ge du pilote et plaisantait avec un "envoyez les missiles".

Des jeux vid√©o de strat√©gie aux "simulateurs de combat a√©rien" et aux "tirs √ la premi√®re personne" ? De "Age of Empires" √ HAWX ?

Le HAWX est un jeu vid√©o de combat a√©rien o√Ļ, dans un futur proche, les entreprises militaires priv√©es (private military company) ont remplac√© les arm√©es gouvernementales dans plusieurs pays. La premi√®re mission du jeu vid√©o consiste √ bombarder Ciudad Ju√°rez (Chihuahua, Mexique), parce que les "forces rebelles" se sont empar√©es de la place et menacent d’avancer vers le territoire nord-am√©ricain.

Ce n’est pas dans le jeu vid√©o, mais en Irak, qu’une des entreprises militaires priv√©es embauch√©es par le D√©partement d’√‰tat nord-am√©ricain et l’Agence centrale de renseignement (CIA) a √©t√© Blackwater USA, qui ensuite a chang√© son nom en Blackwater Worldwide. Son personnel a commis de s√©rieux abus en Irak, y compris l’assassinat de civils. √€ pr√©sent elle a encore chang√© son nom en Xe Services LLC et elle est le plus grand adjudicataire de s√©curit√© priv√©e du D√©partement d’√‰tat nord-am√©ricain. Au moins 90 % de ses profits proviennent de contrats avec le gouvernement des √‰tats-Unis.

Le jour m√™me o√Ļ Felipe Calder√≥n Hinojosa plaisantait dans l’avion de combat (10 f√©vrier 2011), dans le m√™me √‰tat de Chihuahua une fillette de huit ans est morte, touch√©e par une balle lors d’un √©change de coups de feu entre des personnes arm√©es et des militaires.

Quand cette guerre va-t-elle se terminer ?

Quand va appara√ģtre sur l’√©cran du gouvernement f√©d√©ral le "game over" de la fin du jeu, suivi du g√©n√©rique avec les noms des producteurs et des sponsors de la guerre ?

Quand Felipe Calder√≥n va-t-il pouvoir dire "nous avons gagn√© la guerre, nous avons impos√© notre volont√© √ l’ennemi, nous avons d√©truit sa capacit√© mat√©rielle et morale de combat, nous avons (re)conquis les territoires qui √©taient en son pouvoir" ?

Depuis qu’elle a √©t√© con√ßue, cette guerre n’a pas de fin, et elle est perdue.

Il n’y aura pas de vainqueur mexicain sur ces terres (√ la diff√©rence du gouvernement, le pouvoir √©tranger, lui, a un plan pour reconstruire/r√©organiser le territoire), et le vaincu sera le dernier carr√© au Mexique de l’√‰tat national agonisant : les relations sociales, qui, en donnant une identit√© commune, sont la base de la nation.

Avant même la fin supposée, le tissu social sera totalement déchiré.

R√©sultats : la guerre en haut et la mort en bas

Voyons de quoi nous informe le ministre de l’Int√©rieur f√©d√©ral sur la "non-guerre" de Felipe Calder√≥n Hinojosa :

"2010 a √©t√© l’ann√©e la plus violente du sexennat, puisque se sont accumul√©s 15 273 homicides li√©s au crime organis√©, 58 % de plus que les 9 614 enregistr√©s au cours de 2009, suivant les statistiques diffus√©es ce mercredi par le gouvernement f√©d√©ral. De d√©cembre 2006 √ la fin 2011 ont √©t√© comptabilis√©s 34 612 crimes, parmi lesquels 30 913 sont des cas signal√©s comme ’ex√©cutions’ ; 3 153 sont qualifi√©s d’’affrontements’ et 554 sont dans la cat√©gorie ’homicides-agressions’. Alejandro Poir√©, secr√©taire technique du Conseil de s√©curit√© nationale, a pr√©sent√© une base de donn√©es officielle √©labor√©e par des experts qui fera appara√ģtre √  partir de maintenant ’une information d√©taill√©e mensuelle, au niveau des √‰tats et des municipalit√©s’ sur la violence dans tout le pays" (journal "Vanguardia", Coahuila, Mexique, 13 janvier 2011).

Posons les questions : sur ces 34 612 assassin√©s, combien √©taient des d√©linquants ? Et les plus de mille petits gar√ßons et petites filles tu√©s (que le ministre de l’Int√©rieur a "oubli√©" de compter √ part), c’√©taient aussi des "tueurs √ gages" du crime organis√© ? Quand au gouvernement f√©d√©ral on proclame "nous sommes en train de gagner", √ quel cartel de la drogue se r√©f√®rent-ils ? Combien de dizaines de milliers d’autres constituent-ils cette "ridicule minorit√©" qu’est l’ennemi √ vaincre ?

Tandis que l√ -haut ils essaient inutilement de d√©dramatiser dans les statistiques les crimes que leur guerre a provoqu√©s, il faut signaler qu’on d√©truit en m√™me temps le tissu social sur presque tout le territoire national.

L’identit√© collective de la nation est en train d’√™tre d√©truite, en train d’√™tre supplant√©e par une autre.

Parce que "une identit√© collective n’est rien d’autre qu’une image qu’un peuple se forge de lui-m√™me pour se reconna√ģtre comme appartenant √ ce peuple. L’identit√© collective, ce sont ces traits par lesquels un individu se reconna√ģt comme appartenant √ une communaut√©. Et la communaut√© accepte cet individu comme une part d’elle-m√™me. Cette image que le peuple se forge n’est pas n√©cessairement la perp√©tuation d’une image traditionnelle h√©rit√©e, c’est g√©n√©ralement l’individu qui se la forge en tant qu’appartenant √ une culture, pour rendre coh√©rents son pass√© et sa vie actuelle avec les projets qu’il a pour cette communaut√©.

Alors, l’identit√© n’est pas un simple legs dont on h√©rite, mais c’est une image qui se construit, que chaque peuple se cr√©e, et par cons√©quent elle est variable et changeante suivant les circonstances historiques" (Luis Villoro, novembre 1999, entrevue avec Bertold Bernreuter, Aachen, Allemagne).

Dans l’identit√© collective d’une bonne partie du territoire national il n’y a pas, comme on voudrait nous le faire croire, la dispute entre l’√©tendard de la patrie et les narco-corridos (si on ne soutient pas le gouvernement, on soutient la d√©linquance, et vice-versa).

Non.

Ce qu’il y a, c’est une imposition, par la force des armes, de la peur comme image collective, de l’incertitude et de la vuln√©rabilit√© comme miroirs dans lesquels ces collectifs se refl√®tent.

Quelles relations sociales peuvent se maintenir ou se tisser si la peur est l’image dominante avec laquelle on peut identifier un groupe social, si le sens de la communaut√© se rompt au cri de sauve-qui-peut ?

Le r√©sultat de cette guerre ne va pas √™tre seulement des milliers de morts… et de juteux profits √©conomiques.

Ce va être aussi, et surtout, une nation détruite, dépeuplée, brisée irrémédiablement.

III. ON N’Y PEUT RIEN ?

√€ ceux qui exhibent leurs mesquines additions et soustractions √©lectorales dans ce compte mortel, nous rappelons que :

Il y a dix-sept ans, le 12 janvier 1994, une gigantesque mobilisation citoyenne (attention : sans chefs, sans comit√©s centraux, sans leaders ou dirigeants) a arr√™t√© la guerre ici. Face √ l’horreur, la destruction et les morts, il y a dix-sept ans la r√©action a √©t√© presque imm√©diate, p√©remptoire, efficace.

√€ pr√©sent ce sont la frilosit√©, l’avarice, l’intol√©rance, la bassesse, qui l√©sinent sur les soutiens et appellent √ l’immobilit√©… et √  l’inefficacit√©.

L’initiative louable d’un groupe de travailleurs de la culture ("ASSEZ DE SANG") a √©t√© disqualifi√©e d√®s son commencement parce qu’elle ne "se pliait" pas √ un projet √©lectoral, dans la mesure o√Ļ elle n’appliquait pas le mandat d’attendre 2012.

Maintenant qu’ils ont la guerre l√ -bas, dans leurs villes, dans leurs rues, sur leurs routes, dans leurs maisons, qu’ont-ils fait ? Je veux dire, en plus de "se plier" devant qui poss√®de "le meilleur projet".

Demander aux gens d’attendre 2012 ? Car √ ce moment-l√ , oui, il faudra retourner voter pour le moins mauvais, et √ ce moment-l√ , oui, le vote sera respect√© ?

S’il y a d√©j√ plus de 34 000 morts en quatre ans, cela fait plus de 8 000 morts par an. C’est-√ -dire qu’il faut attendre 16 000 morts de plus pour faire quelque chose ?

Parce que cela va empirer. Si les favoris actuels pour l’√©lection pr√©sidentielle de 2012 (Enrique Pe√Īa Nieto [PRI] et Marcelo Ebrard [PRD]) gouvernent les entit√©s qui comptent le plus grand nombre de citoyens, ne faut-il pas s’attendre √ ce qu’y augmente la "guerre contre la d√©linquance organis√©e", avec son sillage de "d√©g√Ęts collat√©raux" ?

Que vont-ils faire ? Rien. Ils vont suivre le m√™me chemin d’intol√©rance et de satanisation qu’il y a quatre ans, quand en 2006 tout ce qui n’√©tait pas en faveur de L√≥pez Obrador √©tait accus√© de servir la droite. Celles et ceux qui nous ont attaqu√©s et calomni√©s, √ l’√©poque et maintenant, suivent le m√™me chemin face aux autres mouvements, organisations, protestations, mobilisations.

Pourquoi la pr√©tendue grande organisation nationale qui se pr√©pare pour que cette fois, dans les prochaines √©lections f√©d√©rales, gagne un projet alternatif de nation, ne fait-elle pas quelque chose aujourd’hui ? Je veux dire que s’ils pensent qu’ils peuvent mobiliser des millions de Mexicains pour qu’ils votent pour quelqu’un, pourquoi ne pas les mobiliser pour arr√™ter la guerre et faire que le pays survive ? Ou alors il s’agit d’un calcul mesquin et bas ? Que le compte de morts et de destruction retire √  l’adversaire et ajoute √ l’√©lu ?

Aujourd’hui, au milieu de cette guerre, la pens√©e critique est √ nouveau rel√©gu√©e. D’abord l’important : 2012 et les r√©ponses aux questions sur les "coqs", nouveaux ou recycl√©s, pour ce futur qui s’effondre d√®s maintenant. Tout doit √™tre subordonn√© √ ce calendrier et √ ses √©tapes pr√©liminaires : les √©lections locales au Guerrero, en Basse-Californie, Hidalgo, Nayarit, Coahuila et dans l’√‰tat de Mexico.

Et tandis que tout s’√©croule, on nous dit que l’important, c’est d’analyser les r√©sultats √©lectoraux, les tendances, les possibilit√©s. On nous appelle √ tout supporter jusqu’√ ce que ce soit le moment de cocher le bulletin de vote, et retour √ la case d√©part : √ nouveau attendre que tout s’arrange et que se reconstruise le fragile ch√Ęteau de cartes de la classe politique mexicaine.

Vous vous souvenez comme ils se sont moqu√©s, comme ils nous ont attaqu√©s, parce que d√®s 2005 nous avons appel√© les gens √ s’organiser suivant leurs propres revendications, leur histoire, leur identit√© et leurs aspirations, et √ ne pas parier sur le fait que quelqu’un, l√ -bas, tout l√ -haut, allait tout r√©soudre ?

C’est nous qui nous sommes tromp√©s, ou c’est eux ?

Qui, dans les principales villes, ose dire qu’il peut sortir en toute tranquillit√©, m√™me pas au petit matin, mais d√®s que la nuit commence √  tomber ?

Qui reprend √ son compte le "Nous sommes en train de gagner" du gouvernement f√©d√©ral et voit avec respect, et non avec crainte, des soldats, des marins et des policiers ?

Qui sont ceux qui se r√©veillent √ pr√©sent sans savoir s’ils seront toujours vivants, sains et libres quand se terminera le jour qui commence ?

Qui sont ceux qui ne peuvent offrir aux gens une issue, une alternative, autre qu’attendre les prochaines √©lections ?

Qui sont ceux qui ne peuvent pas lancer une initiative qui r√©ussisse au niveau local, et ne parlons m√™me pas du niveau national ?

Qui sont ceux qui sont rest√©s tout seuls ?

Parce que, √ la fin, ceux qui vont rester seront ceux qui ont r√©sist√© ; ceux qui ne se sont pas vendus ; ceux qui ne se sont pas rendus ; ceux qui n’ont pas failli ; ceux qui ont compris que les solutions ne viennent pas d’en haut, mais qu’elles se construisent d’en bas ; ceux qui n’ont pas pari√© et ne parient pas sur les illusions vendues par une classe politique qui a fait son temps et qui pue comme un cadavre ; ceux qui n’ont pas suivi le calendrier d’en haut et n’ont pas mis leur g√©ographie en ad√©quation avec ce calendrier, en transformant un mouvement social en une liste de num√©ros de cartes d’√©lecteur ; ceux qui, face √ la guerre, ne sont pas rest√©s immobiles, √ attendre le nouveau spectacle d’√©quilibriste de la classe politique sous la tente du cirque √©lectoral, mais ont construit une alternative sociale, et non individuelle, de libert√©, de justice, de travail et de paix.

IV. L’√‰THIQUE ET NOTRE AUTRE GUERRE

Nous avons d√©j√ dit que la guerre est inh√©rente au capitalisme et que la lutte pour la paix est anticapitaliste.

Vous, don Luis, vous avez d√©j√ dit aussi que "la moralit√© sociale constitue seulement un premier niveau, pr√©critique, de l’√©thique. L’√©thique critique commence quand le sujet prend de la distance par rapport aux formes de moralit√© existantes et s’interroge sur la validit√© de ses r√®gles et comportements. Il peut alors s’apercevoir que la moralit√© sociale n’applique pas les vertus qu’elle proclame".

Est-il possible d’amener l’√©thique √ la guerre ? Est-il possible de la faire surgir au milieu de d√©fil√©s militaires, de grades, de barrages, d’op√©rations, de combats et de morts ? Est-il possible de l’amener √  remettre en question la validit√© des r√®gles et des comportements militaires ?

Ou le fait de poser cette possibilit√© n’est-il qu’un exercice de sp√©culation philosophique ?

Parce que, sans doute, l’inclusion de cet "autre" √©l√©ment dans la guerre ne serait possible que par un paradoxe. Inclure l’√©thique comme facteur d√©terminant d’un conflit am√®nerait comme cons√©quence une reconnaissance radicale : le protagoniste sait que le r√©sultat de son "triomphe" sera sa d√©faite.

Et je ne parle pas de la d√©faite dans le sens de "destruction" ou "abandon", mais dans celui de n√©gation de l’existence en tant que force bellig√©rante. C’est-√ -dire qu’une force m√®ne une guerre qui, si elle la gagne, signifiera sa disparition en tant que force. Et si elle la perd, √©galement, mais personne ne m√®ne une guerre pour la perdre (bon, sauf Felipe Calder√≥n).

Et c’est l√ que g√ģt le paradoxe de la guerre zapatiste : si nous perdons, nous gagnons ; et si nous gagnons, nous gagnons. La cl√© se trouve dans le fait que notre guerre est une guerre qui ne pr√©tend pas d√©truire l’adversaire dans le sens classique.

C’est une guerre qui essaie d’annuler le terrain de sa r√©alisation et les possibilit√©s des adversaires (nous y compris).

C’est une guerre pour cesser d’√™tre ce que nous sommes √ pr√©sent et √™tre ainsi ce que nous devons √™tre.

Cela a √©t√© possible parce que nous reconnaissons l’autre, homme ou femme ou r√©alit√© diff√©rente, qui, en d’autres terres du Mexique et du monde, et sans √™tre exactement comme nous, souffrent des m√™mes douleurs, soutiennent des r√©sistances semblables, luttent pour une identit√© multiple qui n’annule pas, qui n’asservisse pas, qui ne conqui√®re pas, et qui aspirent √ un monde sans arm√©es.

Il y a dix-sept ans, le 1er janvier 1994, la guerre contre les peuples originaires du Mexique est devenue visible.

En regardant la g√©ographie nationale sur ce calendrier, nous nous souvenons :

Est-ce que ce n’√©tait pas nous, les zapatistes, les violents ? Est-ce qu’on ne nous a pas accus√©s de vouloir scinder le territoire national ? Est-ce qu’on n’a pas dit que notre objectif √©tait de d√©truire la paix sociale, de miner les institutions, de semer le chaos, de promouvoir la terreur et d’en finir avec le bien-√™tre d’une nation libre, ind√©pendante et souveraine ? N’a-t-on pas signal√© √ sati√©t√© que notre demande de reconnaissance des droits et de la culture indig√®nes minait l’ordre social ?

Il y a dix-sept ans, le 12 janvier 1994, une mobilisation civile, sans appartenance politique d√©finie, nous a demand√© d’essayer le chemin du dialogue pour r√©soudre nos revendications.

Nous, nous l’avons fait.

√€ plusieurs reprises, malgr√© la guerre contre nous, nous avons persist√© dans des initiatives pacifiques.

Pendant des ann√©es, nous avons r√©sist√© √ des attaques militaires, id√©ologiques et √©conomiques, et √ pr√©sent au silence sur ce qui se passe ici.

Dans les conditions les plus difficiles, non seulement nous ne nous sommes pas rendus, nous ne nous sommes pas vendus, nous n’avons pas failli, mais nous avons aussi construit de meilleures conditions de vie dans nos villages.

Au d√©but de cette missive, j’ai dit que la guerre √©tait une vieille connaissance des peuples originaires, des indig√®nes mexicains.

Plus de cinq cents ans apr√®s, plus de deux cents ans apr√®s, plus de cent ans apr√®s, et √ pr√©sent avec cet autre mouvement qui r√©clame sa multiple identit√© communale, nous disons :

Nous sommes l√ .

Nous avons une identité.

Nous avons le sens de la communaut√©, parce que nous n’esp√©rons ni aspirons √ ce que viennent d’en haut les solutions dont nous avons besoin et que nous m√©ritons.

Parce que nous n’assujettissons pas notre marche √ qui regarde vers le haut.

Parce que, tout en maintenant l’ind√©pendance de notre proposition, nous √©tablissons une relation d’√©quit√© avec l’autre qui, comme nous, non seulement r√©siste, mais s’est aussi construit une identit√© propre qui lui donne une appartenance sociale, et qui repr√©sente √©galement sa seule chance solide de survie au d√©sastre.

Nous sommes peu, notre géographie est limitée, nous ne sommes personne.

Nous sommes des peuples originaires dispersés dans la géographie et le calendrier les plus distants.

Nous sommes autre chose.

Nous sommes peu et notre géographie est limitée.

Mais dans notre calendrier, ce n’est pas le d√©sarroi qui commande.

Nous, nous n’avons que nous-m√™mes.

Nous n’avons peut-√™tre pas grand-chose, mais nous n’avons pas peur.

Bon, don Luis. Salut, et que la réflexion critique encourage de nouveaux pas.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain, sous-commandant insurgé Marcos

Mexique, janvier-février 2011.

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