intersiderale - διαστρική

La bataille de Tchécago

jeudi 14 février 2002 (Date de rédaction antérieure : 1er janvier 0).

Jery Rubbin a su provoquer la controverse jusqu’au bout. Leader du mouvement YIPPIES (young international people party...) à la fin des années soixantes, il est aussi l’inventeur du mot yuppies (young urban professional people...) dans les années quatre-vingt. C’est assez difficile d’imaginer comment il a pu passer d’un côté à l’autre de façon aussi radicale, alors que d’autre soixanthuitards se contentent d’être cadre ou chef de PME. Certains disent cyniquement qu’il a lâché le LSD et découvert la coke, ce qui lui aurait reformater le cerveau
Ici n’est pas la question. La bataille de Tchécago est un chapitre de son livre DO IT, écrit en 1971, relatant le combat du mouvement YPPIES et plus généralement du mouvement gauchiste anti-guerre. Même si philosophiquement, Rubbin ne tient pas toujours la route (relent d’enfant gâté blanc américain), ce bouquin reste un témoignage intéressant pour qui veut comprendre d’oû vient le peuple de Seattle, et le mouvement altermondialiste.

La bataille
de Tchécago

Vision sous acide :

Ouverture de la Convention démocrate sous la protection des barbelés et des paras, avec grenades lacrymogènes et baĂŻonnettes. On les a rapatriés en hâte du Vietnam pour l’occasion.

Des millions de gens tournent dans les rues, à la recherche du gouvernement perdu. Il y a du mouvement dans le ciel. Tous lèvent la tête.

C’est un oiseau ?

C’est un avion ?

Non, c’est Superlyndon qu’on amène en hélicoptère à la Convention assiégée.

Soudain, quelqu’un agite un mouchoir blanc à une fenêtre du bâtiment.
Le Parti démocrate fait sa reddition.
Les yippies, vainqueurs, prennent la Convention.
Extase.
Fin de la vision.

Le Festival de la Vie contre la Convention de la Mort une moralité, du théâtre religieux à partir d’émotions simples et fondamentales, l’avenir et le passé, la jeunesse et la vieillesse, l’amour et la haine, le bien et le mal, l’espoir et le désespoir, bref, les yippies et les démocrates.
La presse était prête à fixer l’attention du monde entier sur la Convention pendant cinq jours et cinq nuits. L’occasion rêvée, pour nous, de toucher la conscience universelle. L’action Opportune au moment Opportun branchement instantané. Personne ne pourrait ignorer les événements de Chicago. Un heurt localisé se changerait en guerre à mort entre le bien et le mal.
Notre tâche perturber à tel point les démocrates qu’ils en viennent à foutre eux-mêmes la merde dans leur propre Convention et montrer au monde entier le deuxième terme de l’alternative la culture révolutionnaire de la jeunesse. Les yippies se préparaient à lâcher sur les démocrates leur bombe H une fête avec musique et bouffe gratuites.

Roula, quelle défonce ! Une orgie de rock attirant jusqu’à Chicago des millions de jeunes de tout le pays. Nous attendions tout ce qui compte dans la musique pop aux U.S.A. et en Angleterre : les Stones, les Beatles, Country Joe and The Fish, voire l’inscrutable Dylan.
Un festival de rock gratuit à Chicago, pour libérer notre culture emprisonnée entre les quatre murs de salles de concert aux prix d’entrée prohibitifs et la reprendre aux hommes d’affaires cupides, c’était en faire don à tout le monde, dans les rues et dans les parcs. La bête aux libres instincts qui dort en nous, l’esprit de la musique Pure et Spontanée ont été domptés et dressés à faire du profit. Le profit, on chie dessus. La musique de rock engendre l’orgasme et a révolution.

Les techniciens yippies préparaient des sonos mobiles qui nous permettraient de nous battre contre les flics tout en dansant le rock.
Les yippies allaient camoufler leurs tires en taxis pour prendre les délégués à la sortie de leur hôtel et les débarquer dans le Wisconsin, de l’autre côté de la frontière de l’état. Nous allions infiltrer les grands hôtels avec des grooms yippies qui baiseraient les femmes des délégués. Des yippies habillés en Viet Kongs distribueraient du riz dans les rues et embrasseraient les bébés. Et, un soir, cent mille mecs brûleraient en même temps leurs papiert militaires pour former en lettres de feu les mots : "BEAT ARMY."

Rennie Davis et Tom Hayden se trouvaient au Nord Vietnam, terrés au fond d’un abri anti-aérien lorsqu’ils apprirent que la Convention démocrate aurait lieu à Chicago. Aussitôt, ils décidèrent d’un comnes accord qu’ils feraient venir des centaines de milliers de manifestants à Chicago pour arrêter les bombes qui leur tombaient sur la gueule.

Chaque soir, avant de s’endormir, Dick Daley buvait du lait chaud, croquait des bonbons fourrés, grattait ses morpions (qu’il avait attrapés en approchant de trop près J. Edgar Hoover lors d’une de leurs rencontres secrètes) et feuilletait son livre de chevet Les Exploits des yippies. Chaque jour à cinq heures, le service de renseignements de la police de Chicago venait en deposer un nouvel épisode sur son bureau.
Nous filions les papiers à un jeune loup des S.R. qui les passait àson chef, le sergent Healy, qui à son tour les faisait porter à Daley.
Les yippies avaient accès vingt-quatre heures sur vingt-quatre à la cervelle de Dick Daley par courrier extraordinaire.

Quel flot d’émotions devait affluer jusqu’à la tête molle de Daley couché dans son lit, à la lecture de ces récits d’orgies, de pillages de nasse, de "smoke-ins" et de L.S.D. versé dans les canalisations ! A la fin, il flippa à mort.
Il concéda la victoire aux yippies cinq mois avant que la bataille de la Convention eût seulement commencé.
Il se pointa à la télé pour déclarer :
"J’ai conféré ce matin avec le préfet de police de Chicago. J’ai insisté très fermement pour qu’il fasse immédiatement passer une circulaire signée de son nom donnant la consigne d’abattre sans sommation tout incendiaire ou toute personne armée d’un cocktail Molotov parce qu’on doit considérer ces gens comme des assassins en puissance ; et de tirer également, de sorte à la blesser ou à l’estropier, sur toute personne surprise à piller un magasin. "
Abattre sans sommation !
Blesser !
Estropier !

Dick Daley arrache les ailes des papillons.
Dick Daley mange de la chair de Noir au petit déjeuner, Dick Daley... les petites filles et... les petits garçons.

Cette fois, les yippies avaient vraiment décollé.
Partout, les jeunes se posaient la question : Tu vas à Chicago ? " Nos projets se répandaient grâce à la plus vaste de toutes les conspirations - le téléphone arabe.
Dylan viendrait- il ? Bien sûr !
Les Beatles ? Bien sûr !
Les Rolling Stones ? Yippie !
Le Viet Kong enverrait-il une délégation ? Bien sûr !
Le Pape ? Pourquoi pas ?
Le Dr Spock et son contingent de ménagères ? Quel panard !
Martin Luther King manifesterait- il ? Bien sûr !
Le Che ? OUAIS !
Eldridge Cleaver ? Yippie !
Jésus-Christ ? évidemment !
Ab-solu-ment !

Nous ne donnions jamais de démentis. Nous embellissions toutes les fausses nouvelles avant de les refiler à dix autres copains. Le bureau yippie était inondé d’un flot de courrier venu de tout le pays. Quels monstres n’avions-nous pas lâchés ! Nous étions en train de créer pour Chicago un mythe encore plus grand que celui des démocrates.
Nous savions que le mythe "prenait" dans la mesure même oû on nous attaquait de partout. Les S.D.S. demandèrent aux gens de ne pas venir dans un article intitulé : " N’amenez pas vos fusils en ville."
Chaque semaine, la presse du Mouvement nous descendait en flammes : "Les Yippies ? Une fabrication de la presse à scandale."
Ralph Gleason , un critique de rock capitaliste qui essaie de se camoufler dans les plis de chemises brodées, écrivait : " Si un seul jeune se fait tuer par un flic à Chicago au mois d’août, au cours de cette vaste farce, Jerry Rubin sera coupable de sa mort au même titre que Johnson est coupable de la mort des G.I’s au Vietnam.

Un matin, Nancy rêve que Walter Cronkite, le célèbre présentateur des informations à C.B.S., l’appelait au téléphone :
"Daley nous a fait un tour de cochon, gueulait-il
-Calme-toi, Walter" disait Nancy.
Cronkite lui raconta une drôle d’histoire. Daley vient d’aller voir en secret ses potes du Kremlin. Il a eu l’idée de leur demander d’envahir la Tchécoslovaquie la veille de la Convention, et comme ça Daley pourra vous casser la gueule comme il voudra. Au bout du compte, la Russie et Daley s’en tireront pénards tous les deux.)"
Et Nancy de beugler au téléphone, en assourdissant Walter :

" BIENVENUE A TCHÉCAGO ! "

Yippie !
Tchécago devenait la grosse affaire et tout le monde voulait en être.
McCarthy.
Kennedy.
Humphrey.
Et même ce vieil L.B.J.
L.B.J. fit une conférence de presse. Il sortit un mouchoir blanc et tout le monde crut un moment qu’il allait faire date en se mouchant devant cent millions de téléspectateurs. Mais, en fait, il se contenta d’agiter son mouchoir en marmonnant quelque chose sur la "bassesse " de la politique.
L.B.J. SE RENDAIT AUX YIPPIES ! L.B.J. LÂCHAIT LA POLITIQUE !
" Oh, chiasse, gémissions-nous. L.B.J. chéri, décroche pas ! "
Il aurait pu tout aussi bien annoncer qu’il n’irait plus jamais chez le coiffeur.

Les sanglots nous étouffaient.
Johnson, quel vieux renard yippie !
Plus personne ne criait " Yippie ! " Le bureau était déserté. On jetait les badges yippies. On ne pensait même plus à ranger nos dossiers. D’ailleurs personne ne nous les aurait piqués. Le téléphone cessa de sonner. Plus de courrier.
Humphrey ajouta l’insulte à l’injure en parodiant la "Politique de l’Extase" yippie et en se proclamant partisan d’une "Politique de la Joie" !
Kennedy retirait le " ! " de " yippie ! ". Comme L.B.J. il complotait la destruction de la révolution de la jeunesse, mais il le faisait en nous piquant notre rhétorique et notre symbolique.
Même parmi les yippies, certains rêvaient secrètement de Kennedy en train de fumer du hasch à la Maison Blanche.
Des yippies se demandaient ce qui se passerait si Bobby Kennedy se pointait à notre Festival de la Vie et se mettait à danser ? Avec Johnson transformé en hippie et Kennedy candidat, l’intérêt qu’avait suscité TCHéCAGO baissait dangereusement. Baissait, baissait, toujours plus bas... Bob Kennedy réinsufflait de la vie à la Convention de la Mort démocrate.

Nancy, Stew et moi avions vu Kennedy battre McCarthy aux élections primaires de Californie, puis on était allé se coucher. J’étais en plein rêve quand le téléphone sonna : "Jerry, Jerry, rallume la télé", me disait hystériquement Tom Hayden à l’autre bout de la ligne.
"Kennedy s’est fait buter."
Dés que j’ai vu le tueur à la télé, j’ai été secoué de frissons : je connaissais ce visage !
Tu te souviens de ce petit mec silencieux qui était resté assis dans un coin à la première réunion préparatoire yippie pour le festival de Tchécago ?
Le mec qui n’avait pas desserré les dents de toute la réunion. Qui avait disparu. Qu’on n’avait plus jamais revu ?
Sirhan, mon vieux, qu’est-ce qui t’a pris, bordel ? Sirhan Sirhan est un yippie.

La bataille de Tchécago :

Les premiéres images que voit toute l’Amérique à l’aube de la Convention démocrate de 1968 :
Deux cents hippies cavalent dans le Park. Des yippies, garçons et filles, avec leur drôle d’allure, leurs cheveux longs et leur air fou, s’exercent à la Danse du Serpent et au combat de rue à l’aide de longs bâtons, apprenant à se défendre en envoyant dans les couilles des flics un coup de karaté bien placé au cri de :

"WASHO"

La police de Tchécago monte la garde en permanence devant tous les réservoirs de la ville pour empêcher les yippies de mettre du L.S.D. dans les canalisations. La salle de la Convention démocrate est entourée de barbelés.
Et, pour l’instant, on en est seulement à s’échauffer un peu. Dimanche, à Lincoln Park, deux ou trois mille enragés environ et les organisateurs se sont comptés en faisant une sale gueule. Nous avions rêvé qu’il y aurait cinq cents mille manifestants à Tchécago Nous en attendions cinquante mille. Mais Daley avait envoyé de la fumée par ses naseaux en promettant des flammes et ça leur avait fait peur, et ils ne s’étaient pas pointés.
Daley n’aurait jamais réussi ça sans la coopération active et bénévole du Mouvement. Tous les gauchistes de Californie avaient dédai gné Tchécago. Les S.D.S. et les petits-bourgeois pacifistes avaient dit en choeur : " N’y allez pas. " Un seul groupe de rock était venu - les M.C. 5 - et un seul chanteur folk - Phil 0chs
Tout le monde avait craint un guet-apens : les démocrates auraient délibérément choisi de nous tuer ou de nous interner dans des camps de concentration, parachevant ainsi leur fascisation.
Et nous nous comptions dans Lincoln Park - une poignée de braves -et nous soupirions : " Rien que ça... "
Du moins étions-nous les plus durs ; après la campagne d’intimidation menée par le Mouvement et Daley, qui d’autre serait venu à Tchécago, sinon un dur de dur, enragé, téméraire, vachard, dingue ?
Et c’est vrai, on était vraiment des mecs qui en voulaient Nous étions crasseux, puants, immondes, mal embouchés, défoncés jusqu’à l’os, un ramassis de têtes brûlées en blousons de cuir. Nous offrions un spectacle nauséabond de saleté misérable, l’incarnation de tout ce que le mode de vie bourgeois compte de déchets.
On pissait, chiait et baisait en public ; on traversait au feu vert ; on ouvrait des bouteilles de coca avec les dents. On était perpétuellement défoncés sous l’effet de toutes les drogues Possibles et imaginables
Les hors-la-loi d’Amérike allaient se montrer au grand jour dans l’immense théâtre du monde.
Quel délire ! L’avenir de l’humanité était entre nos mains !
YÎppie !

Six mois durant, on avait essayé de rencontrer Daley pour obtenir l’autorisation de dormir dans ses bordels de parcs. Je tenais aussi àdire à Dick que je le considérais comme un comédien formidable et qu’on devrait lui donner un Oscar pour son interprétation dans le rôle de maire de Tchécago
Mais Daley ne nous envoyait qu’un obscur larbin un peu simple d’esprit, David Stahl, un de ses adjoints.
Stahl merdoyait comme c’est pas permis.
Les négociations entre les yippies et la ville de Tchécago prirent fin et Allen Ginsberg chanta Hare Krishna pour Stahl.
La question restait en l’air : allaient-ils nous laisser dormir gentiment dans les parcs et noyer le Poisson ou bien nous forcer à prendre les rues, créant eux-mêmes l’émeute qu’ils prétendaient vouloir éviter ?

Quelques jours avant l’ouverture de la Convention de la Mort, la mort s’abat brusquement.
Dans les rues de la Vieille Ville, un yippie se fait tuer d’une balle en plein coeur par des cochons déchaĂ®nés.
Un Indien Sioux.
Dean Johnson.
Un frère noir est debout dans la rue très passante oû Dean a été tué, à l’endroit même oû il est tombé :
"Attention oû vous marchez, Monsieur, il y a un cadavre ici. "
"Doucement, voyons, vous marchez dessus !" Il montre du doigt le sang séché sur le trottoir, les deux impacts de balles sur le mur.
"Excusez-moi, Monsieur, mais vous venez de marcher sur un frère mort. "
Les cochons de Tchécago, omniprésents surgissent, brandissant leurs matraques.

Il y a eu quelques réticences pour appeler les flics " cochons ". Le terme de " cochon " venait de la région de Berkeley/San Francisco ou avait été emprunté aux Panthères. Et puis c’était une injure à Pigasus. Mais il nous a suffi d’un regard sur les gros porcs en uniforme bleu et blanc de Tchécago ; " Bon Dieu, ces gros cons-là, ils ont vraiment tout du cochon !"
" Et deux flingues ! Ils ont chacun deux flingues à la ceinture ! Un pour tirer vite, un pour tirer moins vite ! "
Tchècago-du-Far-West.

Le dimanche soir, un car de police est entré dans Lincoln Park. De partout, le comité d’accueil yippie s’est mis au travail : les pierres et les pavés volaient, c’était la Musique du Roc au rythme des pavés résonnant sur le métal des voitures de flics et fracassant leur pare-brise. La Bataille de Tchécago commençait.
Un flot d’étranges Creatur of the black lagoon, des machines grotesques, énormes, de vrais tanks équipés de phares superpuissants, pénétra dans le parc. Elles lançaient des nappes de gaz lacrymogènes qui faisaient vomir.
Des cochons protégés par des masques à gaz - on aurait dit des astronautes diaboliques - les précédaient, vraies gueules d’enfer, transformant le parc en une mer de gaz.
Les yippies firent face et tinrent bon devant la grosse machinerie, jusqu’à la dernière minute. Puis, on s’est taillè dans la rue en scandant gaiement : " Les rues appartiennent au peuple ! "
Les yippies foutaient le feu aux boĂ®tes à ordures et les renversaient sur la chaussée déclenchaient les sonneries d’alarme des pompiers, bloquaient la circulation, pétaient les vitrines à coups de pavés, installaient le chaos partout à la fois.
Les voitures de police nous pourchassaient Nous nous couchions par terre et restions immobiles le temps qu’elles nous aient dépassés.
Les cars de flics isolés se faisaient lapider.
On trouvait quelques amis sûrs et on formait aussitôt un groupe d’action révolutionnaire. La rue nous fournissait les armes. Une branche d’arbre faisait un bon gourdin. Les pavés et les pierres abondaient.
Des citoyens nous ouvraient leur porte pour nous offrir un refuge contre les porcs matraqueurs.
De jeunes prolos blancs donnaient un coup de main aux yippies pour monter des barricades.
Les chauffeurs d’autobus noirs en grève se joignirent aux yippies pour balancer des pavés sur les chauffeurs d’autobus blancs en les traitant de jaunes.
Les journalistes étaient là, prenant des notes et des photos. Ma parole, ils se croyaient sur le 38e paralléle !
Tchak ! Un cochon vient de cogner sur le crâne de l’un d’eux.
Du sang de journaliste !
Crac ! Encore un Photographe assommé, sa chemise blanche pleine de sang. Et crac !

"Mais je suis de l’A ssociated Press !
-Ah ouais !Alors prends ça ma salope, ça t’apprendra !"

Mardi, les yippies saluaient avec enthousiasme les journalistes qui se risquaient en première ligne. Se Pointer sur les lieux de l’émeute était déjà un acte de bravoure de leur part. Les têtes bandées nous donnaient un point commun avec eux.
La nouvelle se répandit en un éclair dans le monde entier : le Parti démocrate est le parti du sang, des cochons et de la cruauté bestiale :
LES PORCS CONTRE LE PEUPLE Les cochons faisaient régner leur propre loi dans les rues.
L’autorité du gouvernement en avait pris un tel coup que le seul recours qui nous restait était de porter notre combat devant les Nations unies. Les yippies se proclamèrent une "Nouvelle nation", revendiquant son autodétermination.
Stew vint exhiber ses points de suture à une conférence de presse internationale et demanda la convocation du Conseil de sécurité de l’ONU et l’envoi immédiat de casques bleus à TchécagO
U Thant fut mis au courant deux heures plus tard par télégramme. Au bout de trois mois, nous recevions une circulaire ronéotée indiquant que notre requête avait été transmise à l’une des 20003 sous-commissions de l’ONU
Mardi matin les cochons envahirent le sanctuaire de Lincoln Park pour arrêter Tom Hayden et Wolf Lowenthal. Nous sommes aussitôt allés manifester devant la prison, et ça s’est terminé par la prise d’assaut de la statue du général Logan dans Grant Park. On a planté un drapeau du F.N.L. au sommet de la statue.
" C’est encore mieux qu’à Iwo Jima " cria quelqu’un.
Des centaines de cochons se ruèrent pour nous reprendre la colline.

C’est le mardi que la tactique de guérilla des yippies remporta sa première victoire sérieuse. Le gaz lacrymogène qui leur était destiné pénétra dans le système d’aération de l’hôtel Hilton.
Humph-Humph fut réveillé par une odeur bizarre qui lui titillait la narine.
Les titres des journaux étaient retentissants.

HUMPHREY S’EST FAIT GAZER

Notre tactique de guérilla marchait : s’ils nous gazent, ils se gazent eux-mêmes par la même occasion.
Mercredi, le rallye soporifique des libéraux enfilant l’un après l’autre leurs discours sur " la guerre immorale et illégale " fut arrêté net quand les cochons s’aperçurent que quelqu’un était en train d’amener le drapeau américain.
La mise en berne du rouge-bleu-blanc, bien que n’étant pas un délit, est ressentie par chaque cochon de Tchécago comme une mise en cause. symbolique de sa virilité. Aussi nous chargèrent-ils à la matraque et aux gaz ; on les reçut par une grêle de pavés, de sacs de merde et de chaises pliantes.
Puis, dix mille manifestants entamèrent une marche interdite sur la Convention et se firent bloquer le passage par un cordon de porcs.
Nous nous sommes mis à cavaler en direction de l’hôtel Hilton, mais tous les ponts qui y conduisaient étaient barrés par des gardes nationaux qui nous balançaient des salves au lance-patates dès que nous nous montrions.

" PAR ICI ! PAR ICI ! cria quelqu’un, il y a un pont qui est libre ! "Grâce à une magistrale connerie logistique des cochons, on s’est engouffré sur le pont non gardé et on s’est retrouvé devant l’entrée principale du Hilton. On tenait toute la largeur de Michigan Avenue.
Les cochons reçurent l’ordre de nous disperser et, tandis que les projecteurs de la télé transformaient les rues obscures en un Broadway mondial, les flics bombardèrent aux lacrymos, matraquèrent des journalistes, balançérent des vieilles dames à travers les vitrines des magasins, écrabouillèrent des visages en gros plan, faisant de leur mieux pour nous liquider définitivement.
Les yippies dressèrentdes barricades, allumèrent des incendies, renversèrent des cars de flics et dévastèrent tout sur leur passage. La nomination officielle de Humph-Humph par le Parti démocrate coĂŻncida avec cette agression sauvage de l’état nazi contre le peuple.
La vidéo immortalisa des images de cochons passant à tabac des ménagères de l’équipe de McCarthy, des bons étudiants libéraux, des yippies, des délégués démocrates et des passants innocents.
Sur toutes les chaĂ®nes de télé, des images de jeunes héros résistant vaillamment repassaient sans arrêt :

La chute de l’Amérik indéfiniment rejouée.

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