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Manifeste du Réseau de Résistance Alternatif

mercredi 1er septembre 1999, par stalinopAnk

Buenos Aires septembre 1999

1. R√©sister c’est cr√©er

Contrairement √ la position d√©fensive qu’adoptent le plus souvent les mouvements et groupes contestataires ou alternatifs, nous posons que la v√©ritable r√©sistance passe par la cr√©ation, ici et maintenant, de liens et de formes alternatives par des collectifs, groupes et personnes qui, au travers de pratiques concr√®tes et d’une militance pour la vie, d√©passent le capitalisme et la r√©action. Au niveau international, nous assistons aujourd’hui au d√©but d’une contre-offensive √ la suite d’une longue p√©riode de doutes, de marche arri√®re et de destruction des forces alternatives. Ce recul a √©t√© largement favoris√© par la volont√© de la logique n√©olib√©rale et capitaliste de d√©truire une bonne partie de ce que cent-cinquante ans de luttes r√©volutionnaires avaient construit. D√®s lors, r√©sister, c’est cr√©er les nouvelles formes, les nouvelles hypoth√®ses th√©oriques et pratiques qui soient √ la hauteur du d√©fi actuel.

2. R√©sister √ la tristesse

Nous vivons une √©poque profond√©ment marqu√©e par la tristesse qui n’est pas seulement la tristesse des larmes mais, et surtout, la tristesse de l’impuissance. Les hommes et les femmes de notre √©poque vivent dans la certitude que la complexit√© de la vie est telle que la seule chose que nous puissions faire, si nous ne voulons pas l’augmenter, c’est de nous soumettre √ la discipline de l’√©conomisme, de l’int√©r√™t et de l’√©go√Įsme. La tristesse sociale et individuelle nous convainc que nous n’avons plus les moyens de vivre une v√©ritable vie et d√®s lors, nous nous soumettons √ l’ordre et √ la discipline de la survie. Le tyran a besoin de la tristesse parce qu’alors chacun de nous s’isole dans son petit monde, virtuel et inqui√©tant, tout comme les hommes tristes ont besoin du tyran pour justifier leur tristesse. Nous pensons que le premier pas contre la tristesse (qui est la forme sous laquelle le capitalisme existe dans nos vies) c’est la cr√©ation, sous de multiples formes, de liens de solidarit√© concrets. Rompre l’isolement, cr√©er des solidarit√©s est le d√©but d’un engagement, d’une militance qui ne fonctionne plus "contre" mais "pour" la vie, la joie, √ travers la lib√©ration de la puissance.

3. La r√©sistance c’est la multiplicit√©

La lutte contre le capitalisme, qui ne peut se r√©duire √ la lutte contre le n√©olib√©ralisme, implique des pratiques dans la multiplicit√©. Le capitalisme a invent√© un monde unique et unidimensionnel, mais ce monde n’existe pas "en soi". Pour exister, il a besoin de notre soumission et de notre accord. Ce monde unifi√© qui est un monde devenu marchandise, s’oppose √ la multiplicit√© de la vie, aux infinies dimensions du d√©sir, de l’imagination et de la cr√©ation. Et il s’oppose, fondamentalement, √ la justice. C’est pourquoi nous pensons que toute lutte contre le capitalisme qui se pr√©tend globale et totalisante reste pi√©g√©e dans la structure m√™me du capitalisme qui est, justement, la globalit√©. La r√©sistance doit partir de et d√©velopper les multiplicit√©s, mais en aucun cas selon une direction ou une structure qui globalise, qui centralise les luttes. Un r√©seau de r√©sistance qui respecte la multiplicit√© est un cercle qui poss√®de, paradoxalement, son centre dans toutes les parties. Nous pouvons rapprocher cela de la d√©finition du rhizome de Gilles Deleuze : "Dans un rhizome on entre par n’importe quel c√īt√©, chaque point se connecte avec n’importe quel autre, il est compos√© de directions mobiles, sans dehors ni fin, seulement un milieu, par o√Ļ il cro√ģt et d√©borde, sans jamais relever d’une unit√© ou en d√©river ; sans sujet ni objet."

4. R√©sister c’est ne pas d√©sirer le pouvoir

Cent-cinquante ann√©es de r√©volutions et de luttes nous ont enseign√© que, contrairement √ la vision classique, le lieu du pouvoir, les centres de pouvoir, sont en m√™me temps des lieux de peu de puissance, voire d’impuissance. Le pouvoir s’occupe de la gestion et n’a pas la possibilit√© de modifier d’en haut la structure sociale si la puissance des liens r√©els √ la base ne le rend pas possible. La puissance est ainsi toujours s√©par√©e du pouvoir. C’est pour cela que nous √©tablissons une distinction entre ce qui se passe "en haut", qui est de l’ordre de la gestion et la politique, au sens noble du terme, qui est ce qui se passe "en bas". D√®s lors, la r√©sistance alternative sera puissante dans la mesure o√Ļ elle abandonnera le pi√®ge de l’attente, c’est-√ -dire le dispositif politique classique qui reporte invariablement √ un "demain", √ un plus tard, le moment de la lib√©ration. Les "ma√ģtres lib√©rateurs" nous demandent l’ob√©issance aujourd’hui au nom d’une lib√©ration que nous verrons demain, mais demain est toujours demain, autrement dit, demain (le demain de l’attente, le demain de l’ajournement perp√©tuel, le demain des lendemains qui chantent) n’existe pas. C’est pour cela que ce que nous proposons aux ma√ģtres lib√©rateurs (commissaires politiques, dirigeants et autres militants tristes) c’est : la lib√©ration ici et maintenant et l’ob√©issance& demain.

5. R√©sister √ la s√©rialisation

Le pouvoir maintient et d√©veloppe la tristesse en s’appuyant sur l’id√©ologie de l’ins√©curit√©. Le capitalisme ne peut exister sans s√©rialiser, s√©parer, diviser. Et la s√©paration triomphe lorsque, petit √ petit, les gens, les peuples, les nations vivent dans l’obsession de l’ins√©curit√©. Rien n’est plus facile √ discipliner qu’un peuple de brebis toutes convaincues d’√™tre un loup pour les autres. L’ins√©curit√© et la violence sont r√©elles, mais seulement dans la mesure o√Ļ nous l’acceptons, c’est-√ -dire o√Ļ nous acceptons cette illusion id√©ologique qui nous fait croire que nous sommes, chacun, un individu isol√© du reste et des autres. L’homme triste vit comme s’il avait √©t√© jet√© dans un d√©cor, les autres √©tant des figurants. La nature, les animaux et le monde seraient des "utilisables" et chacun de nous, le protagoniste central et unique de nos vies. Mais l’individu n’est qu’une fiction, une √©tiquette. La personne, en revanche, c’est chacun de nous en tant que nous acceptons notre appartenance √ ce tout substantiel qu’est le monde. Il s’agit alors de refuser les √©tiquettes sociales de profession, de nationalit√©, d’√©tat-civil, la r√©partition entre ch√īmeurs, travailleurs, handicap√©s, etc., derri√®re lesquelles le pouvoir tente d’uniformiser et d’√©craser la multiplicit√© qu’est chacun de nous. Car nous sommes des multiplicit√©s m√™l√©es et li√©es √ d’autres multiplicit√©s. C’est pour cela que le lien social n’est pas quelque chose √ construire mais plut√īt quelque chose √ assumer. Les individus, les √©tiquettes vivent et renforcent le monde virtuel en recevant des nouvelles de leurs propres vies √ travers l’√©cran de leur t√©l√©vision. La r√©sistance alternative implique de faire exister le r√©el des hommes, des femmes, de la nature. Les individus sont de tristes s√©dentaires pi√©g√©s dans leurs √©tiquettes et leurs r√īles ; c’est pour cela que l’alternative implique d’assumer un nomadisme libertaire.

6. R√©sister sans ma√ģtres

La cr√©ation d’une vie diff√©rente passe, fondamentalement, par la cr√©ation de modes de vie, de modes de d√©sirer alternatifs. Si nous d√©sirons ce que le ma√ģtre poss√®de, si nous d√©sirons comme le ma√ģtre, nous sommes condamn√©s √ r√©p√©ter les fameuses r√©volutions mais, cette fois, dans le sens que ce terme a en physique, c’est-√ -dire celui d’un tour complet. Il s’agit ainsi d’inventer et de cr√©er concr√®tement de nouvelles pratiques et images de bonheur. Si nous pensons que nous ne pouvons √™tre heureux qu’√ la mani√®re individualiste du ma√ģtre et que nous demandons une r√©volution qui nous donne satisfaction, nous serons condamn√©s √©ternellement √ ne faire que changer de ma√ģtre. Car on ne peut √™tre r√©ellement anticapitaliste et accepter en m√™me temps les images de bonheur que ce m√™me syst√®me g√©n√®re. Si on d√©sire "√™tre comme le ma√ģtre" ou "avoir ce que le ma√ģtre poss√®de" on reste dans la position de l’esclave. Les chemins de la libert√© sont incompatibles avec le d√©sir du ma√ģtre. D√©sirer le pouvoir du ma√ģtre est l’oppos√© de d√©sirer la libert√©. Et la libert√© c’est devenir libre, c’est une lutte. De la r√©sistance surgissent pr√©cis√©ment d’autres images de bonheur et de libert√©, des images alternatives li√©es √ la cr√©ation et au communisme (dans le sens de libert√© et de partage que ce terme recouvre, dans le sens d’une exigence permanente et non pas en tant que mod√®le de soci√©t√©). Ce qu’il faut c’est cr√©er un communisme libertaire, non de la n√©cessit√©, mais de la jouissance que donne la solidarit√©. Il ne s’agit pas de partager √ la mani√®re triste, parce que nous sommes oblig√©s, mais de d√©couvrir la jouissance d’une vie plus pleine, plus libre. Dans la soci√©t√© de la s√©paration, la soci√©t√© capitaliste, les hommes et les femmes ne trouvent pas ce qu’ils d√©sirent, ils doivent se contenter de d√©sirer ce qu’ils trouvent, selon la formule de Guy Debord. La s√©paration est ainsi s√©paration les uns des autres, de chacun de nous d’avec le monde, du travailleur d’avec son produit, mais en m√™me temps de chacun de nous, s√©par√©, exil√© de lui-m√™me. Telle est la structure de la tristesse.

7. Résistance et politique de la liberté

La politique, dans sa signification profonde, est li√©e aux pratiques √©mancipatrices, aux id√©es et aux images de bonheur qui d√©rivent d’elles. La politique est la fid√©lit√© √ une recherche active de la libert√©. A l’encontre de cette conception de la politique se situe la "politique" comme gestion de la situation telle qu’elle appara√ģt. Mais cet √©l√©ment, que nous appelons gestion, pr√©tend √™tre le tout de la politique et hi√©rarchise les priorit√©s en limitant, en freinant et en institutionnalisant les √©nergies vitales qui le d√©passent. Pourtant la gestion n’est qu’un moment, une t√Ęche, un aspect. La gestion est repr√©sentation, et la repr√©sentation, en tant que telle, n’est qu’une partie du mouvement r√©el. Celui-ci n’a pas besoin de la repr√©sentation pour vivre, tandis que cette derni√®re tend √ d√©limiter la puissance de la pr√©sentation. La politique r√©volutionnaire est celle qui poursuit √ chaque instant la libert√© non pas en tant qu’associ√©e essentiellement aux hommes ou aux institutions, mais comme devenir permanent qui refuse de s’attacher, de se fondre, de "s’incarner" ou de s’institutionnaliser. La recherche de la libert√© est li√©e √ la constitution du mouvement r√©el, de la critique pratique, du questionnement permanent et du d√©veloppement illimit√© de la vie. Dans ce sens, la politique r√©volutionnaire n’est pas le contraire de la gestion. Celle-ci, comme partie du tout, est une partie de la politique. En revanche, la gestion en tant qu’elle tend √ √™tre le tout de la politique constitue pr√©cis√©ment le m√©canisme de la virtualisation qui nous plonge dans l’impuissance. La politique comme telle n’est que l’harmonie de la multiplicit√© de la vie en lutte permanente contre ses propres limites. La libert√© est le d√©ploiement de ses capacit√©s et de sa puissance ; la gestion n’est qu’un moment limit√© et circonscrit o√Ļ ce d√©ploiement est repr√©sent√©.

8. Résistance et contre-culture

R√©sister c’est cr√©er et d√©velopper des contre-pouvoirs et des contre-cultures. La cr√©ation artistique n’est pas un luxe des hommes, c’est une n√©cessit√© vitale de laquelle pourtant la grande majorit√© se trouve priv√©e. Dans la soci√©t√© de la tristesse, l’art a √©t√© s√©par√© de la vie et m√™me, l’art est de plus en plus s√©par√© de l’art lui-m√™me poss√©d√©, gangren√© qu’il est par les valeurs marchandes. C’est pour cela que les artistes comprennent, peut-√™tre mieux que beaucoup, que r√©sister c’est cr√©er. C’est donc √ eux aussi que nous nous adressons pour que la cr√©ation d√©passe la tristesse, c’est-√ -dire la s√©paration, pour que la cr√©ation puisse se lib√©rer de la logique de l’argent et qu’elle retrouve sa place au cSur de la vie.

9. R√©sister √ la s√©paration

R√©sister c’est, aussi, d√©passer la s√©paration capitaliste entre th√©orie et pratique, entre l’ing√©nieur et l’ouvrier, entre la t√™te et le corps. Une th√©orie qui se s√©pare des pratiques devient une id√©e st√©rile. C’est ainsi que, dans nos universit√©s, il existe une myriade d’id√©es st√©riles, mais en m√™me temps, les pratiques qui se s√©parent de la th√©orie se condamnent √ dispara√ģtre √ l’usure dans une sorte d’auto-r√©sorption. R√©sister, d√®s lors, c’est cr√©er les liens entre les hypoth√®ses th√©oriques et les hypoth√®ses pratiques, que tous ceux qui savent faire quelque chose sachent aussi le transmettre √ ceux qui d√©sirent se lib√©rer. Cr√©ons ainsi les relations, les liens qui potentialisent des th√©ories et des pratiques de l’√©mancipation, en tournant le dos aux chants des sir√®nes qui nous proposent de "nous occuper de nos vies", √ quoi nous r√©pondons que nos vies ne se r√©duisant pas √ des survies, elle s’√©tendent au-del√ des limites de notre peau.

10. R√©sister √ la normalisation

R√©sister signifie, en m√™me temps, d√©construire le discours faussement d√©mocratique qui pr√©tend s’occuper des secteurs et des personnes exclues. Dans nos soci√©t√©s, il n’y a pas d’"exclus" ; nous sommes tous inclus, de mani√®re diff√©rente, de mani√®re plus ou moins indigne et horrible, mais inclus tout de m√™me. L’exclusion n’est pas un accident, ce n’est pas un "exc√®s". Ce qu’on appelle exclusion et ins√©curit√© c’est ce que nous devons voir comme l’essence m√™me de cette soci√©t√© amoureuse de la mort. C’est pour cela que lutter contre les √©tiquettes implique aussi notre d√©sir de nous mettre en contact avec les luttes de ceux que l’on nomme "anormaux" ou "handicap√©s". Nous disons qu’il n’y a pas d’homme ou de femme "anormal" ou "handicap√©", mais qu’il existe des personnes et des modes d’√™tre diff√©rents. Les √©tiquettes agissent comme des mini-prisons o√Ļ chacun de nous est d√©fini par un niveau donn√© d’impuissance. Or, ce qui nous int√©resse, c’est la puissance, la libert√©. Un handicap√© n’existe que dans une soci√©t√© qui accepte la division entre forts et faibles. Refuser ceci, qui n’est autre que la barbarie, c’est refuser le quadrillage, la s√©lection inh√©rente au capitalisme. C’est pour cela que l’alternative implique un monde o√Ļ chacun assume la fragilit√© propre au ph√©nom√®ne de la vie et o√Ļ chacun d√©veloppe ce qu’il peut avec les autres et pour la vie. Que ce soit la lutte pour la culture Sourde qui a su faire exploser la prison de la taxinomie m√©dicale, comme la lutte contre la psychiatrisation de la soci√©t√©, et tant d’autres, loin d’√™tre de petites luttes pour un peu plus d’espace, ce sont de v√©ritables cr√©ations qui enrichissent la vie. C’est pour cela que nous invitons aussi √ r√©sister avec nous les groupes de lutte contre la normalisation disciplinaire m√©dico-sociale sous tous ses aspects. La m√™me chose se produit avec les formes de disciplinarisation propres aux syst√®mes √©ducatifs. La normalisation op√®re ici comme une menace permanente d’√©chec ou de ch√īmage. Il existe en revanche des exp√©riences parall√®les, alternatives et diverses par rapport √ la scolarisation o√Ļ les probl√®mes li√©s √ l’√©ducation se d√©veloppent selon une logique diff√©rente. Handicap√©s, ch√īmeurs, retrait√©s, cultures en marge, homosexuels, sont toutes des classifications sociologiques qui op√®rent en s√©parant et en isolant √ partir de l’impuissance, de ce qu’on ne peut pas faire, en rendant unilat√©ral et pauvre le multiple, ce qui peut √™tre vu comme source de puissance.

11. Résister au repli

R√©sister, c’est aussi repousser la tentation d’un repli d’identit√© qui s√©pare les "nationaux" des "√©trangers". L’immigration, les flux migratoires ne sont pas un "probl√®me" mais une r√©alit√© profonde de l’humanit√© depuis toujours et pour toujours. Il ne s’agit pas d’√™tre philantropiquement "bon pour les √©trangers", mais de d√©sirer la richesse produite par le m√©tissage. R√©sister c’est cr√©er des liens entre les "sans", sans toit, sans travail, sans papiers, sans dignit√©, sans terre, tous les sans qui n’ont pas la "bonne couleur de peau", la "bonne pratique sexuelle", etc. : une union de sans, une fraternit√© des sans, non pour √™tre "avec" mais pour construire une soci√©t√© o√Ļ les sans et les avec n’existent plus.

12. R√©sister √ l’ignorance

Nos soci√©t√©s qui pr√©tendent √™tre des cultures scientifiques sont en r√©alit√©, d’un point de vue historique et anthropologique, le type de soci√©t√© qui a produit le plus grand degr√© d’ignorance que l’√©pop√©e humaine ait connu. Si dans toute culture les hommes ont poss√©d√© des techniques, notre soci√©t√© est la premi√®re qui soit proprement poss√©d√©e par la technique. 90% d’entre nous sommes incapables de savoir ce qui se passe entre le moment o√Ļ l’on appuie sur le bouton et le moment o√Ļ l’effet d√©sir√© se produit. 90% d’entre nous ignorons la quasi-totalit√© des m√©canismes et ressorts du monde dans lequel nous vivons. Ainsi, notre culture produit des hommes et des femmes ignorants qui, se sentant exil√©s de leur milieu, peuvent alors le d√©truire sans scrupule aucun. La violence de cet exil est tel que, pour la premi√®re fois, l’humanit√© se trouve confront√©e √ la possibilit√© r√©elle et concr√®te - et peut-√™tre in√©vitable - de sa destruction. On nous dit qu’√©tant donn√©e la complexit√© de la technique les hommes doivent l’accepter sans la comprendre, mais le d√©sastre √©cologique montre que ceux qui croient comprendre la technique sont loin de la ma√ģtriser. Il est donc urgent de cr√©er des groupes, des noyaux, forums de socialisation du savoir pour que les hommes puissent √ nouveau prendre pied dans le monde r√©el. De nos jours, la technique de la g√©n√©tique nous place √ la lisi√®re d’une possibilit√© de s√©lection entre les √™tres humains selon des crit√®res de productivit√© et de b√©n√©fices. L’eug√©nisme, au nom du bien, inhumanise l’humanit√©. On nous apprend que nous pouvons √ pr√©sent proc√©der √ la clonation d’un √™tre humain et notre triste humanit√© d√©sorient√©e ignore ce qu’est un √™tre humain& Ces questions sont des questions profond√©ment politiques qui ne doivent pas rester entre les mains des techniciens. Autrement dit, la res-publique ne doit pas devenir res-technique.

13. Résistance permanente

R√©sister c’est affirmer que, contrairement √ ce que l’on a pu croire, la libert√© ne sera jamais un point d’arriv√©e. Paradoxalement, l’espoir nous condamne √ la tristesse. La libert√© et la justice n’existent qu’ici et maintenant, dans et par les moyens qui les construisent. Il n’y a pas de bon ma√ģtre ni d’utopie r√©alis√©e. L’utopie est le nom politique de l’essence m√™me de la vie, c’est-√ -dire le devenir permanent. C’est pourquoi l’objectif de la r√©sistance ne sera jamais le pouvoir. Le pouvoir et les puissants sont d’ailleurs condamn√©s √ ne pas trop s’√©loigner de ce qu’un peuple d√©sire. D√®s lors, croire que le pouvoir d√©cide du r√©el de nos vies rel√®ve toujours d’une attitude d’esclave. L’homme triste, comme nous le disions, a besoin du tyran. Il n’est pas suffisant de demander aux hommes qui occupent le pouvoir qu’ils √©dictent telle ou telle loi s√©par√©e des pratiques de la base sociale. Nous ne pouvons pas, par exemple, demander √ un gouvernement qu’il √©dicte des lois donnant aux √©trangers les m√™mes droits qu’aux autres si au sein de la base sociale nous ne construisons pas la solidarit√© qui va dans ce sens. La loi et le pouvoir, s’ils sont d√©mocratiques, doivent refl√©ter l’√©tat de la vie r√©elle de la soci√©t√©. Par cons√©quent, notre probl√®me n’est pas que le pouvoir soit corrompu et arbitraire. Notre probl√®me et notre d√©fi c’est la soci√©t√© que ce pouvoir refl√®te, autrement dit, notre t√Ęche en tant qu’hommes et femmes libres, c’est qu’existent les liens de solidarit√©, de libert√© et d’amiti√© qui emp√™chent r√©ellement que le pouvoir soit r√©actionnaire. Il n’y a de libert√© que dans les pratiques de lib√©ration.

14. La résistance est lutte

La composition de liens augmente la puissance, la s√©paration capitaliste la diminue. La lutte pour la libert√© est bien une lutte communiste pour r√©cup√©rer et augmenter la puissance. En revanche, le capitalisme op√®re par abstraction, s√©rialisation, r√©ification en d√©composant les liens et en nous plongeant dans l’impuissance. C’est pourquoi la lutte pour la libert√© et la d√©mocratie sont des devenirs permanents qui ne trouveront jamais d’incarnation d√©finitive. La lutte va toujours dans le sens de la puissance, de la composition de liens, de l’alimentation du d√©sir de libert√© dans chaque situation concr√®te.

15. Résistance ouvrière

La r√©sistance comme cr√©ation exige que nous pensions aussi la question du "sujet r√©volutionnaire", en rompant d√©finitivement avec la vision marxiste classique posant la classe ouvri√®re comme "le" sujet r√©volutionnaire, personnage messianique au sein de l’historicisme moderne. Cependant, contrairement √ ce que pr√©tendent certains sociologues postmodernes de la complexit√©, la classe ouvri√®re ne tend pas √ dispara√ģtre, simplement, la fonction ouvri√®re se d√©place et s’ordonne g√©ographiquement. Ainsi, si dans les pays centraux il y a num√©riquement moins d’ouvriers, la production s’est d√©plac√©e vers les pays dits p√©riph√©riques o√Ļ l’exploitation brutale des hommes, des femmes et des enfants assure d’√©normes b√©n√©fices aux entreprises capitalistes. Et dans les pays centraux, par le biais de l’√©vocation de l’"ins√©curit√©", on propose aux classes populaires des alliances nationales pour mieux exploiter le tiers-monde. La production capitaliste est une production diffuse, in√©gale et combin√©e. C’est pour cela que la lutte, la r√©sistance doit √™tre multiple mais aussi solidaire. Il n’y a pas de lib√©ration individuelle ou sectorielle. La libert√© ne se conjugue qu’en termes universels, ou dit autrement, ma libert√© ne s’arr√™te pas l√ o√Ļ commence celle de l’autre, mais ma libert√© n’existe que sous la condition de la libert√© de l’autre. Bien qu’il n’existe pas de sujet r√©volutionnaire "en soi", pr√©d√©termin√©, il existe en tous cas des sujets r√©volutionnaires multiples qui n’ont pas de forme pr√©d√©finie ni d’incarnation d√©finitive. Aujourd’hui, nous voyons fleurir des coordinations, des collectifs et des groupes de travailleurs qui d√©bordent largement dans leurs revendications les luttes sectorielles. Ces luttes doivent, au sein de chaque singularit√©, de chaque situation concr√®te d√©passer le quadrillage du pouvoir, c’est-√ -dire refuser la s√©paration entre avec emploi et sans emploi, nationaux et √©trangers, etc. Non parce que l’employ√©, le national, homme, blanc doit √™tre "charitable" avec le sans-emploi, l’√©tranger, la femme, le handicap√©, etc., mais parce que toute lutte qui accepte et reproduit ces diff√©rences est une lutte qui, aussi violente soit-elle, respecte et renforce le capitalisme. Mais la fonction ouvri√®re se d√©place aussi dans un autre sens : de l’usine classique comme espace physique privil√©gi√© de constitution de valeur √ la fabrique sociale dans laquelle le capital assume la t√Ęche de coordonner et de subsumer toutes les activit√©s sociales. La valeur s’estompe dans toute la soci√©t√©, elle circule √ travers les formes multiples du travail. L’accumulation capitaliste s’√©tendant √ l’ensemble de la soci√©t√©, elle peut, par cons√©quent, √™tre sabot√©e √ n’importe quel point du circuit par le biais d’actes d’insubordination.

16. La résistance et la question du travail

Une partie de la construction des hi√©rarchies et des classifications qui nous sont impos√©es part de la confusion entre la division technique du travail et la division sociale du travail. Sous la notion de travail nous entendons en effet deux choses diff√©rentes. D’un c√īt√©, une activit√© constitutive de l’homme, anthropologique ou ontologique, l’ensemble des relations sociales qui nous conforment, dans la perspective mat√©rialiste de la soci√©t√© et de l’histoire. Mais d’un autre c√īt√© le travail est ce devoir, ali√©nant, cet esclavage moderne sous lequel le capitalisme nous s√©pare en classes. C’est celui-l√ qui nous fait souffrir quand nous en avons et quand nous n’en avons pas. Abolir le travail dans ce dernier sens c’est r√©aliser les possibilit√©s de l’id√©e communiste libertaire du travail dans le premier sens. Les hi√©rarchies qui se fondent sur l’unidimensionnalisation de la vie dans la question du travail ali√©n√©, l’emploi, sont celles qui doivent √™tre dissoutes dans l’ouverture √ la multiplicit√© des savoirs et des pratiques de la vie. Le travail, du point de vue ontologique, l’ensemble des activit√©s qui effectivement valorisent le monde (techniques, scientifiques, artistiques, politiques) est, en m√™me temps, une source de d√©mocratisation radicale et une mise en question d√©finitive et totale du capitalisme.

17. R√©sister c’est construire des pratiques

R√©sister ce n’est pas, d√®s lors, avoir des opinions. Dans notre monde, contrairement √ ce que l’on peut croire, il n’y a pas de "pens√©e unique", il y a quantit√©s d’id√©es diff√©rentes. Mais des opinions diff√©rentes n’impliquent pas des pratiques r√©ellement alternatives et de ce fait ces opinions ne sont que des opinions sous l’empire de la pens√©e unique, c’est-√ -dire de la pratique unique. Il faut en finir avec ce m√©canisme de la tristesse qui fait que nous avons des opinions diff√©rentes et une pratique unique. Rompre avec la soci√©t√© du spectacle signifie ne plus √™tre spectateur de sa propre vie, spectateurs du monde. Attaquer le monde virtuel, ce monde qui a besoin, pour nous discipliner, pour nous s√©rialiser que nous soyons tous √ la m√™me heure devant notre poste de t√©l√©vision, cela ne revient pas √ dire comment le monde, l’√©conomie, l’√©ducation, doit √™tre de mani√®re abstraite. R√©sister c’est construire des millions de pratiques, de noyaux de r√©sistance qui ne se laissent pas pi√©ger par ce que le monde virtuel appelle "le s√©rieux". Etre r√©ellement s√©rieux ce n’est pas penser la globalit√© et constater notre impuissance. Etre s√©rieuximpliquede construire, ici et maintenant, les r√©seaux et liens de r√©sistance qui lib√®rent la vie de ce monde de mort. La tristesse est profond√©ment r√©actionnaire. Elle nous rend impuissants. La lib√©ration, finalement, est aussi lib√©ration des commissaires politiques, de tous ces tristes et aigres ma√ģtres lib√©rateurs. C’est pour cela que r√©sister passe aussi par la cr√©ation de r√©seaux qui nous sortent de cet isolement. Le pouvoir nous souhaite isol√©s et tristes, sachons √™tre joyeux et solidaires. C’est en ce sens que nous ne reconnaissons pas l’engagement comme un choix individuel. Nous avons tous un degr√© d√©termin√© d’engagement. Il n’y a pas de "non militants" ou d’"ind√©pendants". Nous sommes tous li√©s. La question est de savoir d’une part, √ quel degr√©, et d’autre part, de quelle c√īt√© de la lutte on est engag√©.

18. R√©sister c’est cr√©er des liens

Il est indispensable de r√©fl√©chir sur nos pratiques, les penser, les rendre visibles, intelligibles, compr√©hensibles. Pouvoir conceptualiser ce que nous faisons constitue une part de la l√©gitimit√© de nos constructions et participe de la socialisation des savoirs entre les uns et les autres : √™tre nous-m√™mes lecteurs, penseurs et th√©oriciens de nos pratiques, √™tre capables d’appr√©cier la valeur de notre travail pour √©viter qu’on nous appauvrisse par des lectures normalisatrices. Ce manifeste n’est pas une invitation √ adh√©rer √ un programme et encore moins √ une organisation. Nous invitons simplement les personnes, les groupes et les collectifs qui se sentent refl√©t√©s par ces pr√©occupations √ prendre contact avec nous afin de commencer √ briser l’isolement. Nous vous invitons aussi √ photocopier et √ diffuser ce document par tous les moyens √ votre disposition. Tous ceux qui souhaiteraient faire des commentaires, propositions, etc., seront les bienvenus. Nous nous engageons √ les faire circuler au sein du R√©seau de R√©sistance Alternatif. Nous ne souhaitons pas √©tablir un centre ou une direction et nous mettons √ la disposition des camarades et amis l’ensemble des contacts du R√©seau pour que le dialogue et l’√©laboration de projets ne se fasse pas de mani√®re concentrique.

19. Résistance et collectif

Beaucoup de nos groupes ou collectifs poss√®dent des publications ou des revues. Le r√©seau se propose d’accumuler et de mettre √ disposition des autres groupes ces savoirs libertaires qui peuvent aider et potentialiser la lutte des uns et des autres. Des centaines de luttes disparaissent par isolement ou par manque d’appui, des centaines de lutte sont oblig√©es de partir de z√©ro et chaque lutte qui √©choue n’est pas seulement une "exp√©rience", chaque √©chec renforce l’ennemi. D’o√Ļ la n√©cessit√© de nous entraider, de cr√©er des "arri√®re-gardes solidaires" pour que chaque personne qui en quelque point du monde lutte √ sa mani√®re, dans sa situation, pour la vie et contre l’oppression puisse compter sur nous comme nous esp√©rons pouvoir compter sur elle. Le capitalisme ne tombera pas d’en haut. C’est pour cela que dans la construction des alternatives il n’y a pas de petit ou de grand projet.

Saluts fraternels √ tous les fr√®res et soeurs de la c√īte Salut de pirates : √ la diff√©rence des corsaires, trafiquants esclavagistes et mercantilistes des mers, les pirates √©taient communistes et cr√©aient des communes libres sur les c√ītes o√Ļ ils s’arr√™taient.

P.-S.

El Mate (Argentine), Mères de la place de Mai (Argentine), Collectif Amautu (Pérou), Groupe Chapare (Bolivie), Collectif Malgré Tout (Paris), Collectif Che (Toulon), Collectif Contre les Expulsions (Liège), Centre Social du Collectif sans Nom (Bruxelles) .

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