intersiderale - διαστρική
Accueil du site > en fran√ßais > du gran‚€™soir au p‚€™tit matin > LA PARANO√ A & LA TERREUR COMME PARADIGMES DE GOUVERNEMENT.

LA PARANO√ A & LA TERREUR COMME PARADIGMES DE GOUVERNEMENT.

mardi 1er février 2011, par CZIntersiderale

L’ann√©e 2010 s’annon√ßait exceptionnelle, √ en croire les panneaux install√©s par le gouvernement le long des routes : un Mexique moderne allait f√™ter tout √ la fois le bicentenaire de la Guerre d’Ind√©pendance et le centenaire de la R√©volution. Exceptionnelle, elle le fut vraiment. Chaque ann√©e, le 6 janvier, les enfants qui viennent au pied de l’Angel de la Independencia, √ Mexico, d√©posent des messages aux Rois Mages. “Queridos Reyes Magos, No queremos la guerra de Calder√≥n”, voil√ le message, pour 2011, sur une pancarte brandie par un ni√Īo de dix ans. Si le Mexique existe encore en 2110, il se souviendra que 2010 aura √©t√© l’une des ann√©es les plus sanglantes de toute son histoire. La “guerre au narcotrafic” aura fait √ ce jour 34 000 morts et pr√®s de la moiti√© ont √©t√© tu√©s en 2010. Une grande partie de ces morts sont consid√©r√©s comme dommages collat√©raux.

Faut-il dresser l’√©pouvantable comptabilit√© ? Le 22 octobre 2010, le journal Reforma recensait 9 598 ex√©cutions dans le pays depuis le 1er janvier. Mais l’addition augmente d’heure en heure ; ce m√™me jour, 14 jeunes √©taient tu√©s dans une f√™te d’anniversaire √ Ciudad Juarez, Chihuahua. Le 24, 13 jeunes en d√©sintoxication √©taient tu√©s dans un centre de cure √ Tijuana, Basse Californie. Le 28, des pistoleros attaquaient trois bus transportant le personnel d’une maquiladora de Ciudad Juarez, tuant cinq ouvriers et en blessant quatorze. Le 30, 15 jeunes dont onze en cure de d√©sintoxication √©taient tu√©s dans un carwash a Tepic, Nayarit. En janvier 2011 le porte-parole du cabinet de s√©curit√© nationale a admis 13 593 ex√©cutions pour toute cette ann√©e 2010. Ce qui ferait donc, en rapprochant ce chiffre de celui de la Reforma, 3995 pour les seules dix derni√®res semaines de l’ann√©e…

Ceux qui ne font que passer en direction des USA n’√©chappent pas davantage au danger. Ce sont les Zetas qui, avec la complicit√© notoire de la police, contr√īlent le rackett des immigrants et ex√©cutent les r√©calcitrants. Durant le m√™me mois d’octobre 2010, une fosse √©tait d√©couverte √ San Fernando, Tamaulipas, √ une centaine de kms de la fronti√®re. Les cadavres de 72 immigrants d’Am√©rique centrale y avaient √©t√© entass√©s. On peut seulement supputer que cette fosse constituait un message…

C’est que plus la fronti√®re se rapproche, plus le danger se pr√©cise. La fronti√®re n’est plus seulement une ligne de d√©marcation entre le primer mundo et les autres, faite de murs et de barbel√©s. La fronti√®re est devenue un rapport social, qui implique la violence –quiconque exploite la fronti√®re en trafiquant doit contr√īler les voies de passage, √©liminer les concurrents et intimider les mauvais payeurs. La drogue, comme l’immigrant clandestin, sont deux marchandises qui d√©multiplient leur valeur du simple fait de passer la fronti√®re. A un certain point cependant la balance commerciale entre les deux c√īt√©s tend √ se stabiliser : si la drogue latino traverse la fronti√®re dans un sens, les armes de fabrication yankee la traversent en sens inverse.

La parano√Įa, inh√©rente √ la nation am√©ricaine, contamine le Mexique non pas malgr√© la fronti√®re mais gr√Ęce √ elle. Ces derni√®res ann√©es, plusieurs films ont bien illustr√© cette essence parano√Įde de la fronti√®re, comme “No country for old men” des fr√®res Cohen ou “Los tres entierros de Melquiades Estrada” de Tommy Lee Jones. La nouveaut√©, avec la guerre de Calder√≥n qui a d√©but√© il y a quatre ans, tient √ ce que la logique de la fronti√®re s’√©tende bien au-del√ de la ligne fortifi√©e, dans le but de convertir les Etats du Nord du Mexique en sas de s√©curit√© des USA. Telles furent les consignes que Felipe Calder√≥n re√ßut de Georges Bush en 2006. Mais, au plus le glacis de s√©curit√© s’√©tend au-del√ de la fronti√®re, au plus les marchandises qui le traversent vont prendre de la valeur (ainsi un pollero qui prenait 600 $ pour conduire un clandestin de Tijuana √ Los Angeles voici une quinzaine d’ann√©es prendra, aujourd’hui que les contr√īles se sont multipli√©s, pas moins de 2000 $). Il n’y a donc aucune raison que ce circuit infernal s’√©puise. Tout ceci a un prix social : aujourd’hui, selon m√™me les tr√®s prudents observateurs de l’ONU, le Mexique se trouve au niveau de l’Irak et de l’Afghanistan en mati√®re de violence.

*

La “guerre au narcotrafic” aura √©t√© le grand oeuvre du pr√©sident Felipe Calder√≥n. Le candidat du PAN (Partido de Acci√≥n Nacional), √©lu au moyen d’une gigantesque fraude √©lectorale en 2006, dirige depuis le pays √ l’avenant. La corruption des corps de police fut l’argument qui permit de d√©ployer l’arm√©e dans tout le pays sous pr√©texte de d√©manteler les cartels de la drogue. Certes, que la police en croque, nul n’en doute ; en 2009, plus de 2000 policiers ont √©t√© radi√©s des effectifs voire poursuivis pour collusion avec l’un ou l’autre des groupes criminels… Mais ce n’√©taient l√ que les petites mains : des “repentis” ont fini par confirmer ce qui se chuchotait, √ savoir que depuis des ann√©es des haut-grad√©s de la police escortent les convois de drogue vers les USA et assurent la protection des big boss.

L’arm√©e serait-elle exempte ? Le fait que les narcos disposent d’armements et de munitions provenant directement des arsenaux militaires tend √ prouver le contraire, et plus encore, le fait que ce sont quelques dizaines de transfuges du corps d’√©lite de l’arm√©e, les “Grupos Aeromoviles de Fuerzas Especiales” (GAFES) qui ont cr√©√© en 1999 l’une de plus redoutables organisations criminelles du pays, les Zetas, groupe de tueurs initialement au service du cartel du Golfe. Rappellons aussi que les GAFES dont sont issus les Zetas avaient √©t√© cr√©√©s en 1995 sp√©cialement pour lutter contre l’insurrection au Chiapas. Ils ont suivi des entra√ģnements aux USA et en Israel. L’arm√©e am√©ricaine apporte aussi sa contribution, puisque nombre de chicanos ex-marines revenus d’Irak ou d’Afghanistan ont vendu leurs services √ l’un ou l’autre des cartels mexicains…

Actuellement, un d√©tenu sur trois parmi ceux arr√™t√©s pour participation au narcotrafic fait partie ou a fait partie d’un service de police ou d’un corps de l’arm√©e –il est tellement plus avantageux pour les cartels d’employer un flic ou un soldat d√©j√ form√© que d’entra√ģner un tueur… Il est en outre notoire que la quasi-totalit√© des services de renseignements de l’Etat, policiers ou militaires, vend √ l’un ou l’autre des cartels les informations indispensables pour pouvoir localiser et √©liminer les concurrents.

L’appareil de la Justice est tout aussi corrompu, avec ses magistrats parfaitement capables de fabriquer des chefs d’inculpations fantaisistes pour faire emprisonner des rebelles mais curieusement incapables de faire emprisonner certains tueurs ayant des dizaines d’homicides sur les bras. Les services fiscaux, bons √ emmerder les petites gens pour des sommes d√©risoires, sont tout aussi incapables de d√©tecter les millions de $ du narcotrafic investis au vu et au su de tous en villas de luxe, en √©curies automobile, en hotels et restaurants etc.

Du reste, le mot de corruption est faible quand il s’agit bien plut√īt de complicit√© active dans les services de l’Etat et dans chacun des trois grands partis politiques. Au niveau f√©d√©ral, il n’y a pas eu, depuis longtemps, un pr√©sident qui n’ait eu des liens privil√©gi√©s avec tel ou tel des cartels. Il se dit ainsi que si nul ne r√©ussit √ arr√™ter “El Chapo” Guzm√°n, en fuite depuis 2001, c’est qu’il aurait les faveurs du gouvernement –ce que confirme le faible nombre de membres du cartel de Sinaloa arr√™t√©s, en comparaison avec les autres. Du plus petit √©chelon du pouvoir politique jusqu’au plus haut, c’est par la corruption et l’intimidation que l’on se fait √©lire, et cela co√ »te de l’argent. Un argent qui, par nature, ne peut √™tre d√©clar√©.

Tout aurait √©t√© pour le mieux dans le pire des mondes o√Ļ toute la classe politique recevait des subventions des narcotrafiquants. Mais le grand fr√®re yankee, plut√īt que d’assumer la “guerre au narcotrafic” √ l’int√©rieur de ses propres fronti√®res, pr√©f√®re l’exporter au-del√ . Histoire de neutraliser un pays qui constitue depuis 1994 une poudri√®re. Cela fait donc quatre ans que le Mexique tout entier, et plus sp√©cialement le Nord, vit dans un √©tat d’exception non d√©clar√©. L’article 29 de la Constitution permettrait au pouvoir l√©gislatif de d√©clarer un tel √©tat ; les g√©n√©raux mexicains, g√™n√©s de n’avoir aucun cadre l√©gal pr√©cis pour soutenir leur action, y seraient favorables. En r√©alit√©, la d√©claration ne serait plus qu’une formalit√© juridique, dont le gouvernement peut aussi bien se dispenser. Le g√©n√©ral Guillermo Galv√°n, Secr√©taire √ la D√©fense Nationale, a d√©clar√© en janvier 2011 que la pr√©sence militaire dans les rues du pays va devoir durer encore dix ans. Le g√©n√©ral regrette qu’il en soit ainsi, et sugg√®re qu’une coop√©ration plus √©troite avec les USA pourrait raccourcir ce temps… Il se dit pr√™t √ accepter toute proposition en ce sens. Ce petit chantage semble pr√©parer le terrain √ une pr√©sence militaire US sur le territoire mexicain, selon les dispositions appliqu√©es en Colombie o√Ļ depuis 2009 une dizaine de bases am√©ricaines ont √©t√© install√©es en accord avec le gouvernement, au nom de la lutte “contre le narcotrafic et le terrorisme”, ce dernier √©tant assimil√© aux mouvements de gu√©rilla. Amalgame sur lequel Hillary Clinton insiste lourdement en √©voquant le spectre d’une “narcoinsurgencia” lors de ses d√©placements dans la capitale mexicaine. Ajoutons que des milliers de soldats et d’officiers mexicains re√ßoivent p√©riodiquement un entrainement militaire en Colombie.

Le 14 avril 2010 s’est d√©roul√©e une r√©union in√©dite √ Washington : l’amiral Michael Mullen, chef d’√©tat-major des USA –il a dirig√© l’invasion de l’Afghanistan– r√©unissait dans son bureau ledit g√©n√©ral Guillermo Galv√°n et l’amiral Mariano Francisco Saynez, responsable de la Marine nationale mexicaine, avec le g√©n√©ral Freddy Padilla, chef des forces arm√©es colombiennes. Il s’agissait de “fortifier la coop√©ration dans la lutte contre le narcotrafic et le terrorisme”. C’est la premi√®re r√©union trilat√©rale du genre. Le m√™me g√©n√©ral Mullen a d√©clar√© le 12 janvier 2011 : “Sous certains aspects, cette guerre contre la drogue et notre fa√ßon de la mener sont tr√®s similaires √ ce que nous avons vu dans d’autres guerres que nous avons men√©es”. Le “nous” qu’il emploie est √ lui seul parfaitement explicite, et de fait diverses voix √©voquent ces derniers temps l’hypoth√®se d’une prochaine “invasion am√©ricaine du Mexique”.

Celle-ci a cependant peu de chances de se produire. D’abord parce que la pr√©sence de soldats US sur le territoire mexicain serait de nature √ provoquer des r√©actions que le gouvernement mexicain aurait beaucoup de mal √ contr√īler. Mais surtout, une telle pr√©sence serait parfaitement superflue. Parce que les USA ont d’ores et d√©j√ envahi le Mexique.

L’invasion a commenc√© voici seize ans avec l’accord de libre-√©change de l’ALENA. Elle se fit √ l’initiative du PRI (Partido Revolucionario Institucional), au pouvoir depuis des d√©cennies. Mais en ouvrant le pays aux capitaux et aux marchandises nord-am√©ricaines, le PRI sciait la branche sur laquelle il √©tait assis. Avec l’entr√©e en vigueur de l’ALENA, il devait fatalement laisser place √ un autre type de gouvernance, plus conforme √ l’id√©ologie n√©o-lib√©rale. La victoire du PAN aux √©lections pr√©sidentielles en 2000 marqua ce changement d’√©poque. Vicente Fox, avant de devenir pr√©sident de la R√©publique cette ann√©e-l√ , √©tait le PDG de Coca-Cola pour l’Am√©rique latine… Le PAN n’est que le parti des USA au Mexique. Il a son √©lectorat de pr√©dilection au sein de ces classes moyennes ais√©es qui voient dans son orthodoxie ultralib√©rale et son id√©ologie conservatrice la garantie de leur standard de vie √ l’am√©ricaine. Le PRI continue cependant de s√©vir, dans nombre de municipalit√©s et de gouvernements r√©gionaux o√Ļ sa ma√ģtrise consomm√©e des vieux m√©canismes client√©listes lui assure une certaine fid√©lit√© √©lectorale.

*

La violence actuelle ne met pas aux prises deux camps clairement identifi√©s, comme le pr√©tend la propagande d’√‰tat. Des alliances complexes et transversales entre cartels, partis, secteurs de l’Etat et de l’arm√©e se font et se d√©font, et une grande partie des ex√©cutions reste inexplicable √ qui donne cr√©dit au discours du pr√©sident. Des cartels rivaux s’entretuent, des fusillades opposent tel groupe narco √ des militaires qui par ailleurs couvriront le groupe concurrent, des √©lus et des policiers sont assassin√©s (parce qu’incorruptibles ou au contraire trop compromis, quien sabe ?) et surtout, des milliers de civils sont victimes des deux camps. Des passants prennent des balles perdues lors de tirs crois√©s, des automobilistes sont abattus pour avoir marqu√© une seconde d’h√©sitation √ un poste de contr√īle, des jeunes qui tentent de fuir lors d’un ratissage militaire sont arros√©s √ la mitraillette, des ivrognes meurent parce qu’ils n’ont pas entendu les sommations, des chavos en d√©sintox qui ont eu le tort de sortir du circuit du deal sont massacr√©s, etc. Plus navrant encore, des dizaines d’enfants en bas √Ęge sont morts par balles, et tous n’ont pas √©t√© victimes de tirs crois√©s... Ceux qui passent entre les mains de la Policia Federal1 et des autres forces militaires, en particulier des troupes de la Marine, n’ont aucune chance de s’en sortir : il faut faire du chiffre, avec ce que cela suppose de gens ramass√©s au hasard et tortur√©s des jours durant, d’aveux extorqu√©s, de pauvres bougres emprisonn√©s sans le moindre √©l√©ment pour √©tayer l’accusation2… Dans certaines villes du Nord, le couvre-feu n’a nul besoin d’√™tre d√©clar√©, il est devenu une √©vidence pour tout le monde.

Malheur au civil qui tombe dans cette sale guerre. On ne meurt pas parce qu’on est coupable, on est coupable parce qu’on meurt. Le pr√©sident Calder√≥n, commentant l’assassinat de seize mineurs √ Ciudad Juarez lors d’une f√™te d√©clara : “Ils ont probablement √©t√© assassin√©s par un autre groupe avec lequel ils √©taient en rivalit√©”. Les parents des victimes install√®rent des banderoles sur leurs maisons : “Se√Īor Presidente, hasta que no encuentre un responsable, usted es el asesino”. Il arrive m√™me que les enfants de la classe moyenne ais√©e figurent parmi les victimes de cette strat√©gie d’intimidation globale, comme ces deux √©tudiants en Sciences √©conomiques froidement abattus par les soldats √ Monterrey, Nuevo Le√≥n, en avril 2010. Et dire que leurs parents avaient sans doute vot√© pour Calder√≥n en 2006 !

Cette violence √©voque irr√©sistiblement la guerre civile qui a commenc√© en Alg√©rie √ partir de 1992. Elle rappelle ces massacres inexplicables de villages entiers, dont il est impossible d’identifier les auteurs et les mobiles (les djihadistes ? l’arm√©e ? les villageois d’√ c√īt√© ?). Confront√©s √ la tragique absurdit√© de telles tueries, la plupart des Alg√©riens, d√©j√ en proie √ d’innombrables difficult√©s quotidiennes, ont fini par succomber √ l’√©coeurement et √ la fatalit√©¬ : et l√ se situe pr√©cis√©ment la v√©ritable raison de ces massacres. Si le propre d’une action militaire est qu’elle se juge √ son seul r√©sultat, cette irruption brutale et inattendue de la mort, dans une indistinction effrayante, a pour r√©sultat que toute rationalit√© d√©serte le corps social, en Alg√©rie comme au Mexique. On ne cherche plus √ comprendre, mais √ survivre. La peur atomise, brisant les capacit√©s de r√©sistances collectives et instillant le venin de la m√©fiance g√©n√©ralis√©e. La “guerre de Calder√≥n” fonctionne bien comme une strat√©gie d’intimidation √ grande √©chelle.

*

Ciudad Ju√°rez √©tait d√©j√ mondialement c√©l√®bre pour les 400 femmes qui y furent assassin√©es en une dizaine d’ann√©es. Mais ce f√©minicide m√©thodique n’√©tait h√©las qu’un d√©but, et cette ville-fronti√®re devait encore grimper dans le hit-parade de l’horreur jusqu’√ devenir actuellement la ville la plus dangereuse du monde. Pas moins de 2700 personnes –dont presque la moiti√© mineures- ont √©t√© assassin√©es √ Ciudad Ju√°rez en 2010. “Genocidio contra j√≥venes” affirment des ONG qui r√©clament carr√©ment l’intervention de l’ONU. “Estamos frente a juvenicidios que deben atenderse con una estrategia diferente a la actual. Ciudad Ju√°rez se est√° vaciando de actividades sociales, p√ļblicas y de negocios por el terror en la poblacion” d√©clare le 25 novembre 2010 Nashiely Ram√≠rez, membre de Ririki Intervenci√≥n Social. “ ¬°Ya Basta de esta situaci√≥n absurda y abyecta ! Esto parece m√°s una lucha contra la sociedad que contra el narcotr√°fico”, d√©clare Clara Gabriela Meyra, du CDH Fray Francisco de Victoria. “Estamos en un narcoestado policiaco-militar”, ajoute Adri√°n Ram√≠rez, de la LMDDH. Ajoutons que l’un des magistrats charg√©s de seconder Calder√≥n dans la gestion de cette guerre a √©t√© procureur g√©n√©ral √ Ciudad Ju√°rez pendant la p√©riode des f√©minicides, et qu’il se fit remarquer pour son inactivit√© face √ ces assassinats.

Le 29 octobre 2010, des soldats ouvrent le feu sur la “Kaminata contra la muerte” des √©tudiants de Ciudad Ju√°rez, qui d√©filaient pour exiger le d√©part de la Polic√≠a Federal et la d√©militarisation de la ville¬ ; Jos√© Orrontia, connu comme membre de la Otra Campa√Īa, est gri√®vement bless√© dans le dos. Dans un communiqu√©, la Procudradora General de la Rep√ļblica tente de justifier cette attaque en tra√ģtre du fait que certains manifestants √©taient masqu√©s (visage peint ou passe-montagne)…

Que l’arm√©e d√©gomme des civils √ tout va, quoi de plus normal ? Que faisait-elle, quand elle massacrait au Chiapas ou dans le Guerrero, il n’y a pas longtemps ? A pr√©sent, c’est dans le Chihuahua qu’elle assassine ceux qui ont le tort d’ouvrir leur gueule. Assassin√©, Armando Villareal Martha, leader paysan dans cet Etat et organisateur de plusieurs refus de paiement contre les tarifs de la Comisi√≥n Federal de Electricidad… A Ciudad Ju√°rez m√™me, assassin√©s, Manuel Arroyo, enqu√™teur sur la condition ouvri√®re dans les maquiladoras ainsi que Geminis Ochoa, repr√©sentant des commer√ßants ambulants, apr√®s avoir √©t√© tous deux menac√©s par la Polic√≠a Federal pour avoir annonc√© une marche contre les abus militaires. Assassin√©e, Josefina Reyes qui avait √©t√© harcel√©e par l’Arm√©e √ cause de ses d√©nonciations publiques de la militarisation dans la Vall√©e de Ju√°rez. Assassin√©, Benjamin Le Baron, promoteur de mobilisations contre les secuestros. Asssassin√©e, Suzana Chavez, qui d√©non√ßait inlassablement le f√©minicide de Ciudad Juarez. Certains ont √©t√© victimes de cartels, mais beaucoup ont √©t√© ex√©cut√©s par des tueurs de la PF, de la Marine ou des troupes a√©roport√©es. Sans parler de journalistes tu√©s ou embarqu√©s et rou√©s de coups pour avoir relay√© les plaintes de civils contre les agissements des soldats –certains ont m√™me d√ » s’exiler aux USA.

L’arm√©e est l’ultima ratio de l’√‰tat. Qui, √ part les √©lecteurs les plus convaincus du PAN, pourrait bien faire confiance √ l’arm√©e ? En d√©cembre 2010, le Centre International des Droits de l’Homme a rendu une sentence contre l’Etat mexicain, relative √ l’arrestation de Rodolfo Montiel et Teodoro Cabrera arr√™t√©s par l’Arm√©e le 2 mai 1999, d√©tenus et tortur√©s pendant plusieurs jours. Ces deux paysans d√©fendaient la for√™t de leur village de Petatl√°n (Guerrero), conc√©d√©e par le pouvoir central √ une multinationale du bois. Ils furent arr√™t√©s puis condamn√©s sous l’accusation de… narcotrafic. Ils ne durent qu’au changement pr√©sidentiel de 2000 d’√™tre lib√©r√©s pour “raisons humanitaires” en novembre 2001. Ce n’est qu’un exemple r√©cent, s’ajoutant √ des milliers d’autres du m√™me tonneau. Cette affaire-ci a amen√© le CIDH √ exiger de l’Etat mexicain une r√©forme du Code de Justice Militaire… Laquelle r√©forme, cens√©e pr√©voir le jugement et la condamnation de militaires coupables de s√©vices, tortures et meurtres sur des civils innocents, se trouve bloqu√©e au S√©nat √ cause des pressions des militaires. Les soldats charg√©s √ la coca√Įne ou √ moiti√© ivres qui allument n’importe qui ne risquent donc rien, du moins tant qu’ils se contentent d’allumer des civils (deux soldats pris de boisson ont eu eux la mauvaise id√©e de tuer un policier dans le m√©tro de Mexico le 20 janvier…).

*

Une violence vertueuse, celle de l’Etat, pr√©tend mettre fin √ la violence mafieuse des narcos. Mais la barbarie des seconds porte la marque de fabrique des premiers. Quand on sait combien il y a d’anciens flics et d’anciens soldats dans les √©quipes de tueurs au service des cartels, on est moins √©tonn√© par l’√©coeurante atrocit√© et le sadisme spectaculaire de nombre de ces assassinats. Ils rappellent √ s’y m√©prendre les op√©rations de r√©pression du temps de la “guerre sale” des ann√©es 1960-1980, avec les disparitions d’opposants au r√©gime, les massacres de manifestants d√©sarm√©s, les villages entiers extermin√©s… Et certaines innovations macabres, comme de pendre des cadavres sur des ponts autoroutiers ou exposer des t√™tes coup√©es en place publique, sont presque sign√©es : o√Ļ donc apprend-on √ tuer et √ mutiler ainsi de sang-froid, sinon dans les forces contre-insurrectionnelles et dans les groupes paramilitaires ?

La violence paramilitaire est bien la matrice de toute cette violence dans laquelle baigne √ pr√©sent le Mexique. C’est le milieu informel o√Ļ se sont crois√©s pendant des ann√©es soldats professionnels faisant des extras, narcotrafiquants et petites frappes du PRI. A cette diff√©rence que les exactions paramilitaires visaient des communaut√©s rebelles, alors que la guerre de Calder√≥n vise √ mettre tout le monde en condition. Et d’o√Ļ vient l’argent qui a servi √ recruter, armer et entra√ģner ces groupes paramilitaires qui continuent de s√©vir dans les Etats du Chiapas, de l’Oaxaca, du Guerrero et du Michoacan ? Les fonds secrets de l’Etat, sans aucun doute ; et pourquoi pas ceux, tout aussi secrets, du narcotrafic ? Et existe-t-il vraiment une diff√©rence entre les deux ?

Le 12 ao√ »t 2009, la Cour Supr√™me de Justice de la Nation ordonnait la lib√©ration des auteurs du massacre d’Acteal. Rappellons qu’en d√©cembre 1997, ces gens avaient assassin√©s 45 personnes, principalement des femmes et des enfants, appartenant √ la communaut√© Las Abejas, dans le village d’Acteal, au Chiapas. Cette communaut√©, pour professer la non-violence n’adh√©rait pas √ l’EZLN, mais se trouvait en sympathie avec ce mouvement. Le message d’Acteal √©tait tr√®s clair : quiconque ne refusait pas cat√©goriquement tout contact avec l’EZLN pourrait mourir de la m√™me mani√®re. Ces meurtres trahissaient l’influence des centres de formation anti-guerilla, par exemple le fait d’√©ventrer et de d√©membrer les cadavres, comme cela se faisait au Guatemala voisin du temps de la contra. La lib√©ration des ex√©cutants mat√©riels du massacre –les mandataires n’ayant jamais √©t√© formellement identifi√©s…– alors que la guerre de Calder√≥n battait d√©j√ son plein constitua un second message3.

C’est ce type de message que les uns et les autres protagonistes de la “guerre au narcotrafic” s’envoient actuellement √ coups de massacres. Car tous ces morts parlent ; ils parlent un langage, celui de cette parano√Įa qui caract√©rise l’exercice d’un pouvoir absolu. A celle des narcotrafiquants fait √©cho celle de l’Etat. Par nature, le narcotrafic √©rige la suspicion et la crainte obsessionnelle de la trahison en r√®gle de comportement. Par nature, l’Arm√©e consid√®re tout civil comme un suspect. On sait bien comment les soldats US d√©ploy√©s en Irak ont √©t√© form√©s √ se m√©fier de tout passant –un vieillard, un gamin peuvent porter une bombe, mieux vaut ne prendre aucun risque et tirer le premier, toute la population irakienne ainsi suspecte a pay√© le prix de cette psychose yankee. C’est exactement cette parano√Įa que les dirigeants US ont r√©ussi √ imposer √ tout le Mexique, via le gouvernement du PAN.

Les narcos d√©veloppent cette m√™me parano√Įa militaire envers tout civil. En d√©cembre 2010, les corps de 22 michoacans qui avaient disparu fin septembre √ Acapulco √©taient retrouv√©s, enterr√©s. Il s’agissait d’ouvriers d’une entreprise qui chaque ann√©e s’offraient une petite excursion en groupe √ Acapulco. Ils sont morts uniquement parce qu’ils venaient du Michoac√°n. En effet, on apprendra par un “repenti” que les Zetas les avaient pris pour des hommes de la Familia venus op√©rer dans la capitale touristique du Guerrero…

C’est que jusque-l√ les territoires √©taient d√©finis. Le cartel du Golfe contr√īlait la c√īte Est, du Guatemala √ la fronti√®re texane, ceux du Pacifique (cartel de Sinaloa, cartel de Ju√°rez, Familia etc.) contr√īlaient la c√īte ouest et la fronti√®re de Tijuana jusqu’√ Ciudad Ju√°rez. Les Zetas, qui se sont s√©par√©s du cartel du Golfe depuis la mort de son fondateur, m√®nent une offensive tous azimuts visant √ terme √ contr√īler toutes les voies vers la fronti√®re. Ce qui n’est pas gagn√© : √ Acapulco, par exemple, le cartel de Sinaloa a revendiqu√© l’assassinat de 27 Zetas en une seule journ√©e de janvier 2011… On parle √ pr√©sent d’un “efecto cucaracha” : la dispersion des organisations narcos et de leurs activit√©s dans tout le territoire, ce qui promet une diffusion encore plus capillaire de la violence.

*

La paix, c’est ce que r√©clamait la “soci√©t√© civile” face √ l’intervention militaire au Chiapas cons√©cutive √ l’insurrection zapatiste de janvier 1994. Depuis, des grandes marches sur la capitale n’ont cess√© de r√©affirmer le caract√®re pacifique d’un mouvement de d√©sob√©issance et de r√©sistance. Mais, maintenant, c’est la guerre. Et l’indignation, les protestations, les d√©nonciations sont de peu d’effet.

La “soci√©t√© civile” qu’on croyait pouvoir opposer au “malgobierno” se r√©v√®le impuissante face √ cette guerre qu’on lui impose depuis quatre ans. Ainsi exacerb√©e, cette opposition entre la soci√©t√© civile et l’Etat r√©v√®le que la premi√®re n’est rien face √ la puissance universelle de la seconde. La “soci√©t√© civile” n’a finalement pu s’opposer √ ce que les accords de l’ALENA soient appliqu√©s. Encore moins peut-elle s’opposer √ ce que la guerre de Calder√≥n transforme le pays en enfer.

La morale de cette histoire est pourtant simple : ceux qui ont le pouvoir et la richesse ne nous laisseront plus jamais en paix. Il est vain de g√©mir et de supplier, encore plus d’invoquer le “retour √ la l√©galit√©”, comme s’il existait une l√©galit√© qui transcenderait les rapports de force bien r√©els qui constituent la raison d’√™tre de l’Etat. Car en derni√®re instance la l√©galit√©, c’est un poste de contr√īle militaire sur une route d√©serte o√Ļ personne ne viendra √ votre secours si les soldats vous brutalisent.

Dresser une vertueuse soci√©t√© civile contre un √‰tat corrompu est parfaitement id√©aliste. La corruption est pr√©cis√©ment ce qui lie les deux. Il suffit d’observer les √©lections pour s’en convaincre… La soci√©t√© civile est ce qui, dans les pays occidentaux, a remplac√© les formes de vie communautaires, m√©thodiquement d√©truites par l’Etat et par l’h√©g√©monie bourgeoise –en son temps, Marx, qui put observer cette transformation, d√©finissait d√©j√ la soci√©t√© civile comme la simple somme des int√©r√™ts priv√©s. Ce qu’on appelle l’am√©ricanisation n’est rien d’autre que cette transformation –il ne faut jamais oublier que les USA sont la v√©rit√© de l’Europe occidentale.

La violence actuelle est la cons√©quence de cette am√©ricanisation du Mexique. Pourquoi donc s’entretue-t-on en-de√ßa de la fronti√®re, sinon pour approvisionner un march√© US, en l’occurrence celui du haschisch et de l’h√©ro√Įne¬ ? Le Mexique n’est pas seulement am√©ricanis√© parce qu’une part non n√©gligeable de sa population a v√©cu ou vit aux USA, et qu’en retour les USA inondent le Mexique de leur camelote industrielle. Mais aussi et surtout parce que toute la politique des gouvernements mexicains depuis vingt ans a √©t√© dirig√©e contre les formes de vie communautaires qui perduraient, qui √©taient m√™me sorties renforc√©es de la R√©volution. Parce que l’exode rural provoqu√© d√©lib√©r√©ment par l’ALENA d√©truit peu √ peu les liens de la communaut√© et pulv√©rise les indig√®nes dans l’espace informe des colonias ou sur les voies de l’√©migration. Il en fait des individus libres de tout lien, c’est-√ -dire sans d√©fense. Le fait que la violence actuelle se concentre dans des Etats du Nord presque totalement d√©pourvus de communaut√©s indig√©nes confirme que l’am√©ricanisation gagne le terrain l√ o√Ļ, d’ores et d√©j√ , la soci√©t√© civile et l’individu singulier constituent la norme.

Depuis 1994, l’exode rural massif a g√©n√©ralis√© la colonia comme troisi√®me mod√®le, apr√®s la ville et la communaut√© rurale, celui promu √ l’avenir. Face √ la pl√®be des colonias, d√©poss√©d√©e de tout, les classes moyennes s’enferment et suivent l’exemple des riches ainsi que nous le montre le film de Rodrigo Pla, “La Zona” tourn√© dans la capitale mexicaine. Dans les villes du Nord, ces gens-l√ pr√©f√®rent fuir l’actuelle vague de violence dans les Etats frontaliers des USA, au point o√Ļ l’on parle √ ce propos d’une v√©ritable “migraci√≥n dorada”¬ : celle-ci ne passe pas en cachette la nuit mais au grand jour √ bord d’un 4X4. Welcome¬ ! D√©j√ am√©ricanis√©e avant m√™me de passer la fronti√®re, cette population va peupler les gathed communities… Du moment qu’il reste des pauvres de l’autre c√īt√© de la fronti√®re, pour faire tourner les maquiladoras de Ciudad Ju√°rez ou de Monterrey… L’argent aux USA, le travail au Mexique, n’est-ce pas l’aboutissement r√™v√© des accords de l’ALENA ?

C’est dans les colonias que les narcos recrutent les gamins sans avenir, les nini –ni √©tudes ni travail. On a parl√© de juvenicidio √ bon droit, vu que les principales victimes de la guerre de Calder√≥n sont ces chavos, recrut√©s parfois √ quatorze ans par les narcos, ou ex√©cut√©s par les militaires parce qu’ils habitent le mauvais quartier. Mais il est bien d√©plac√© de s’√©tonner √ pr√©sent de ce que nombre de ces olvidados r√™vent de devenir √ leur tour un nouveau “Chapo” Guzm√°n. Apr√®s tout, “El Chapo” n’est que le Carlos Slim des pauvres4. Et pourquoi s’√©tonner de ce que les chavos prennent au mot la propagande n√©o-lib√©rale : “Enrichissez-vous”. Quand aux gens rest√©s dans les campagnes, nombre d’entre eux, ruin√©s par les cons√©quences de l’ALENA, sont bien contents d’avoir avec le haschisch et l’amapola une culture de substitution. Les gringos leur imposent leur ma√Įs, ils leur envoient leurs r√©coltes de pavot…

Le narcotrafic est seulement la forme exacerb√©e du “r√™ve am√©ricain” dans lequel on a plong√© le pays. Et peu importe que ce r√™ve ait pris la forme d’un cauchemar, il continuera d’agiter le mauvais sommeil d’un pays ravag√©. Selon un rapport de Stratfor, l’un des principaux consultants US en mati√®re de s√©curit√©, il y aurait 46 millions de pauvres au Mexique, dont 1% sont susceptibles de passer au crime organis√©, ce qui constitue une arm√©e de r√©serve de 500 000 personnes. En leur temps Pancho Villa et Emiliano Zapata ont tenu des parties enti√®res du pays des ann√©es durant avec moins que √ßa. Et c’est bien cela qui laisse songeur : est-ce que, apr√®s quinze ans de mobilisation civiles, il se trouverait autant de gens pr√™ts √ risquer leur vie pour un changement social et politique au Mexique ? C’est pourtant bien la question essentielle.

*

Le cas du cartel michoacan de la Familia est extr√™mement instructif. Cette organisation envoie un message fin novembre dans lequel elle propose de se replier dans le seul Michoac√°n voire de se dissoudre afin “de ne pas continuer √ √™tre l’argument avec lequel les autorit√©s f√©d√©rales pi√©tinent les droits humains des Michoacans”… Il s’agit d’une proposition de cesser-le-feu, l’arm√©e se retirant du Michoac√°n et la Familia ne demandant que de “retourner √ nos activit√©s productives”, tout en se disant pr√™te en cas de refus √ poursuivre le bras de fer¬ : “ No matamos inocentes ; si es necesario seguir en la lucha lo haremos”. R√©ponse de la Procurador√≠a General de la Rep√ļblica¬ : “El Estado es el garante de la legalidad y de la Constituci√≥n, y, por ende, no se puede dejar de perseguir a ning√ļn delincuente.(…) El Estado mexicano es s√≥lido, no se pueden hacer compromisos con quienes nunca han respetado ese estado de derecho, transgreden la ley y atentan contra la paz social…” Toujours la m√™me langue de bois.

Tumbiscatio, Michoacan, comptait 7000 habitants jusqu’en 2010. Il n’en reste plus que 4000. Les autres sont partis, √ Morelia, au DF, durant les derniers mois de l’ann√©e. Dans cette partie du Michoac√°n, la Familia constitue le v√©ritable gouvernement. Elle a mis en place une structure de justice parall√®lle, √ laquelle s’adressent par exemple les femmes battues, lass√©es de l’indiff√©rence des autorit√©s officielles √ leurs plaintes. C’est une femme qui s’occupe de recevoir leur dol√©ances ; et les auteurs de ces violences re√ßoivent peu apr√®s une visite muscl√©e. Les gens de la Familia s’occupent de taxer les ambulants √ la place des municipes, fixent les horaires de nuit des bars et comidas ; les taxis paient aussi leur protection tout comme les grandes entreprises agricoles. Un employ√© licenci√© s’adresse √ la Familia, qui envoie quelqu’un expliquer √ l’employeur qu’il vaudrait mieux r√©int√©grer l’employ√©… Voil√ qui n’est pas sans rappeller les fa√ßons de faire de la ‘ndrangheta.

Aussi n’est-il pas √©tonnant qu’√ la suite de la vaste op√©ration militaire contre la Familia en d√©cembre 2010, on ait vu des manifs √ Morelia, capitale du Michoac√°n, chaque fois deux ou trois cents personnes brandissant des banderoles “Queremos paz”, “Queremos trabajo, no policias”. Durant les deux derni√®res semaines de 2010, des habitants de Patzcuaro, Tumbiscatio, Zitacuoro, Apatzing√°n √©taient recrut√©s et emmen√©s gracieusement en taxi dans la capitale pour ces manifs express d’une heure au maximum.

Les chefs de la Familia ne manquent pas d’aplomb. Le discours qu’ils ont d√©velopp√© pendant tout le mois de d√©cembre se r√©sume ainsi : les Zetas n’ont pas compris que dans le business il y a des r√®gles √ respecter. Nous de la Familia faisons du business et prot√©geons les gens de notre Etat, les Zetas eux ne respectent rien et en plus ils sont couverts par le gouvernement. Le discours est √©videmment destin√© en priorit√© aux habitants du Michoac√°n sur qui s’excercent le contr√īle de la Familia.5

Pourtant, c’est bien la Familia qui est derri√®re la dizaine d’assassinats commis √ l’encontre de la communaut√© nahua de Santa Maria Ostula depuis l’√©t√© 2009. Depuis que celle-ci s’est r√©appropri√©e les terres communales qui lui avaient √©t√© usurp√©es, et sur lesquelles, au bord du Pacifique, des projets d’investissements touristiques √©taient envisag√©s, projets qui sont, par nature, ceux que privil√©gient les cartels pour blanchir l’argent de la drogue. En attendant, les gens d’Ostula, organis√©s en milice communale arm√©e, continuent de tenir t√™te √ la Familia d’un c√īt√© et √ la Marine de l’autre.

*

Au fond, rien de nouveau sous le soleil. Les militaires veulent la guerre et les civils veulent la paix. Il y a encore des voix qui s’√©l√®vent pour r√©clamer que le corps l√©gislatif contr√īle l’arm√©e –et qui donc va contr√īler les d√©put√©s du PAN, du PRI et du PRD6 ? Qui va enfin d√©manteler les rouages de ces machines de pouvoir ? Contr√īler une arm√©e qui, depuis 150 ans, n’a tu√© que des Mexicains ? La guerre est le fondement de l’Etat, √ l’ext√©rieur des fronti√®res comme √ l’int√©rieur. Aucune plainte d√©mocratique et citoyenne n’y changera rien.

Comme le dit Paco Ignacio Taibo II, “Los mexicanos sabemos que hist√≥ricamente la policia y el Ej√©rcito no son una fuerza de orden sino una fuerza semilegalizada, represiva (...) Pero c√≥mo limpiarlas sin debilitar al mismo tiempo la esencia represiva del proprio Estado mexicano ?”7 La r√©ponse, qu’il n’ose sugg√©rer, vient pourtant de ceux-l√ m√™mes qui sont depuis si longtemps expos√©s √ cette violence d’Etat.

Nous voyons, en effet, une perspective de sortir de cette guerre absurde. Nous la voyons dans l’autod√©fense arm√©e des communaut√©s indig√®nes. Dans cette d√©sint√©gration inexorable de tout ce qui faisait soci√©t√©, le seul et unique point de r√©sistance qui tienne bon, malgr√© les menaces, les intimidations, les assassinats et les disparitions, ce sont les communaut√©s indig√®nes arm√©es, dans la jungle du Chiapas ou sur la c√īte du Michoac√°n. Fortifier le syst√®me communautaire, tout ce qui le constitue pratiquement, tout ce qui en fait une puissance ind√©fectible est la seule r√©ponse concr√®te √ la violence actuelle. De sorte que l’exp√©rience des communaut√©s indig√®nes puisse servir d’exemple au monde m√©tis lui-m√™me.

A San Luis Acatl√°n, r√©gion Mixt√®que et Tlapan√®que du Guerrero, le 15 octobre 2010, la Coordinadora Regional de Autoridades Comunitarias (CRAC) f√™tait ses 15 ans en faisant d√©filer ses 600 int√©grants. Ce sont 62 communaut√©s et 11 municipes, rassemblant 180 000 habitants, qui sont regroup√©s dans la CRAC. Pendant que la milice d√©filait en armes dans les rues, ce 15 octobre, les gens applaudissaient et criaient des slogans √ la m√©moire de Genaro V√°squez, natif du village…

Cette milice communautaire arm√©e en est √ pr√©sent √ envisager des projets de radio, de centres de soins et √ annoncer qu’elle va s’opposer √ l’entr√©e de la junk food dans les communaut√©s. La m√™me Coordinadora organise en ce moment-m√™me la r√©sistance au projet d’une entreprise mini√®re canadienne dans la sierra.

Le Guerrero est l’un des √©tats les plus pauvres du Mexique et ses habitants ont subi des d√©cennies de violence √©tatique. Au d√©but des ann√©es 1970, deux mouvements de gu√©rilla se d√©velopp√®rent en r√©action √ d’innombrables massacres de paysans commis par l’arm√©e. La r√©pression fut men√©e selon les enseignements des sp√©cialistes US de la contre-insurrection. Renversant la fameuse formule de Mao Tse Toung, il s’agissait d’ass√©cher l’eau dans laquelle vivait le poisson. En 1972, Genaro V√°squez puis en 1974 Lucio Caba√Īas, les deux leaders de ces guerillas, √©taient abattus au terme de plusieurs ann√©es de traque militaire.

Puis au d√©but des ann√©es 1990, les habitants de cette r√©gion limitrophe avec l’Etat de Oaxaca ont subi une autre vague de violence aveugle : vols de b√©tail, attaques sur les routes, rackets, viols. Le gouvernement du Guerrero a laiss√© faire, quand il n’a pas encourag√© en sous-main les auteurs de ces agressions commises √ l’encontre des paysans : de toutes fa√ßons les habitants de ces montagnes sont d√©finitivement suspects. Quelle famille n’a pas eu l’un des siens engag√© dans la guerilla, jadis ? Plus la r√©gion bascule dans le chaos, et plus les communaut√©s se d√©peupleront, ass√©chant ainsi pour toujours l’eau du poisson.

La milice communautaire s’est employ√©e avec succ√®s, d√®s la fin des ann√©es 1990, √ contrer ce processus et √ ramener la tranquillit√© dans cette r√©gion. Elle a √©galement r√©ussi √ √©touffer dans l’oeuf toute forme de narcotrafic dans les communaut√©s. Le service dans cette milice est b√©n√©vole, s’inscrivant dans la tradition du tequio, et les charges sont rotatives8. Toute personne convaincue d’abus de pouvoir dans le cadre de cette charge est r√©voqu√©e par l’assembl√©e communautaire. Depuis dix ans, la CRAC a de plus instaur√© son propre syst√®me de justice, fond√© sur la tradition communautaire : plus de tribunal avec ses magistrats form√©s par l’Etat et parlant un langage √©tranger, mais un examen public des faits dans l’assembl√©e sous la vigilance des Anciens. Plus de prison, destin√©e √ briser l’individu, mais un travail d’int√™r√©t collectif dans le cadre d’un dialogue entre l’accus√© et la communaut√©.

Quand la Familia pr√©tend exercer la justice dans son territoire, il est facile de voir que celle-ci se caract√©rise par l’arbitraire : tels des capi mafiosi, les chefs d√©cident, sans rendre de compte √ personne, qui doit vivre et qui doit mourir. La CRAC se situe exactement √ l’oppos√© : √©manation des assembl√©es communautaires, sa police et sa justice sont l’objet d’un d√©bat public constamment renouvel√©. Sa finalit√© n’est pas de justifier un pouvoir incontr√īl√© et parano√Įaque, qui redistribue tel un souverain magnanime un peu d’argent √ la pl√®be soumise ; elle est de renforcer les liens √ l’int√©rieur de la communaut√© et, chose extr√™mement importante, entre les diff√©rentes communaut√©s. Il est d’ailleurs remarquable que la CRAC, si elle comprend une majorit√© de communaut√©s mixt√®ques et tlapan√®ques et quelques communaut√©s nahuas, comprend aussi sept communaut√©s m√©tis. On a l√ une preuve que le syst√®me communautaire peut aussi gagner le monde non indig√®ne.

Car c’est bien ce monde non indig√®ne, dit m√©tis, qui pr√™te le flanc aux narcos et se trouve sans r√©ponse face √ la violence d’Etat. Aujourd’hui les narcos ne sont plus seulement des trafiquants de substances illicites. L’accumulation primitive qu’ils ont r√©alis√©e en si peu de temps leur permet de contr√īler des secteurs entiers de la vie sociale, d’investir o√Ļ ils veulent et de taxer qui ils veulent. Les narcos sont √ pr√©sent un pouvoir qui a infiltr√© une soci√©t√© m√©thodiquement d√©sarm√©e. La force capable de les contrer ne viendra pas d’en haut, de l’Etat, mais d’en-bas, de communaut√©s organis√©es et arm√©es pr√™tes √ d√©fendre leur territoire. Le monopole de la violence qui caract√©rise l’Etat n’a au Mexique plus rien de l√©gitime.

Al√®ssi DELL’UMBRIA, Oaxaca janvier 2011.

Répondre à cet article

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0